26/02/2018

La politique culturelle, au cœur des enjeux de ces prochaines années pour Genève!

On ne peut que se réjouir que les milieux culturels prennent la peine d’organiser un débat pré-électoral avec les candidates et candidats au Conseil d’Etat, ce lundi 26 février ; on peut aussi se réjouir que cet évènement ait lieu à l’Opéra des Nations, symbole à la fois du dynamisme de la scène culturelle et urbaine genevoise, de son extension (même si temporaire) sur la Rive droite vers la Genève internationale, ou encore de la nécessaire et fructueuse collaboration entre les différents composantes de cette scène culturelle.

On peut surtout se réjouir que la culture soit peut-être bien plus qu’avant un réel enjeu des élections cantonales. Le Temps a d’ailleurs cité, sous la plume de David Haeberli et Alexandre Demidoff, la culture comme l’un des trois enjeux clés de cette élection cantonale, à côté de la fiscalité et de l’aménagement du territoire. Traditionnellement et concrètement, à Genève, la politique culturelle est surtout le fait des communes en général, des villes plus particulièrement, et notamment de la Ville de Genève, au vu de son rôle prépondérant et des tâches qu'elle assume historiquement. Les belles intentions de la nouvelle Loi cantonale sur la culture - votée en 2013 à la suite d'une concertation dans laquelle je m'étais fortement impliqué - semblent s’être vite dissoutes au sein de la classe politique cantonale, surtout au Grand Conseil. Elle ne s'est malheureusement jamais concrétisée par des engagements concrets.


Pourtant, les enjeux de la politique culturelle de ces prochaines années sont nombreux et passionnants, et l’approche retenue pour y faire face aura des conséquences concrètes sur l’avenir de notre Canton et de sa région, son territoire, son identité collective, sa cohésion et son rayonnement.

Je me permettrai d’en citer quelques-uns, qui me semblent essentiels, sur lesquels nous travaillons au quotidien avec des résultats concrets, mais pour lesquels le Canton a certainement aussi un rôle à jouer. Cet exercice, ni forcément exhaustif ni argumenté en détails, vise surtout à alimenter le nécessaire débat autour de ces enjeux, afin de créer un nouveau climat de collaboration entre Canton et communes, ainsi qu’avec les artistes, les acteurs culturels et les institutions.

  • Rôle actif du Canton

Le premier enjeu de politique culturelle est de redéfinir le rôle du Canton, justement, vers une approche nettement plus offensive et dynamique : il doit enfin assumer ses responsabilités, y compris en matière de financement. Celles-ci doivent s’exercer, par exemple, pour contribuer activement au rayonnement de Genève, au développement à long terme d’institutions majeures comme le Grand Théâtre, la Cité de la Musique, les grandes scènes d’art dramatique (nouvelle Comédie ou Théâtre de Carouge), pour une politique forte d’accès à la culture, surtout au sein du monde scolaire au sens large, pour favoriser un véritable espace culturel régional, ou encore pour veiller à favoriser les interactions positives entre monde culturel, économique, académique, scientifique ou numérique. L’initiative déposée par les milieux culturels avec plus de 14'000 signatures représentera une bonne occasion de mener ce débat, sachant que l’objectif n’est pas que le Canton tente de coordonner superficiellement les actions des villes et des communes, mais qu’il s’investisse réellement dans ce domaine.

  • La réussite des grands projets structurants : nouvelle Comédie, Cité de la Musique, Musée d’art et d’histoire et d’autres

Un projet majeur d’institution culturelle n’est pas juste un bâtiment, une collection, une scène, une direction scientifique ou artistique, c’est un projet qui a pour vocation d’avoir un effet structurant sur un domaine artistique ou culturel, sur l’évolution d’un quartier ou d’une ville, sur les interactions entre arts, entre institutions, etc. Ce sont aussi des projets qui ont pour vocation de contribuer au rayonnement d‘une Cité, à son essor, à son attractivité ! En ce sens, les grands projets comme l’ouverture de la nouvelle Comédie en 2020, du Théâtre de Carouge rénové en 2021, de la Cité de la Musique en 2023-24 ou d’un Musée d’art et d’histoire rénové et agrandi en 2026-2028, sans oublier bien plus prochainement le Pavillon de la Danse, et ultérieurement le Bâtiment d’art contemporain ou le Centre culturel de Châtelaine, doivent faire l’objet d’une réelle volonté politique conjointe des collectivités publiques genevoises concernant le soutien à ces lieux, la nécessaire coordination entre projets, leur ancrage politique, culturel, urbanistique et économique, etc. Ces projets sont principalement portés par les Villes genevoises ; toutefois, le Canton doit jouer son rôle, pas pour une simple coordination formelle et superficielle, mais pour s’investir réellement.

  • La participation culturelle et l’apport de l’action culturelle pour notre tissu social et la diversité de notre population

Genève se distingue par une taille relativement modeste, comme agglomération, en comparaison européenne ou internationale, mais avec un tissu social et économique très diversifié et très évolutif. Notre taux de renouvellement de la population est élevé, et la diversité culturelle dont nous sommes tellement fiers représente aussi un défi considérable en termes d’accueil et de cohésion. Il est vital de pousser beaucoup plus loin la réflexion et l’action pour que la politique culturelle soit réellement au service de cette mosaïque genevoise, dans toute sa diversité, et ne se contente pas d’offrir des activités pour les gens déjà bien intégrés, bien établis, bien formés. De nombreuses initiatives intéressantes existent, surtout portées par les acteurs culturels avec le soutien des villes, mais il faut aller plus loin et plus fort.

  • Les artistes et acteurs culturels comme leviers d’innovation et de création de valeur

Parmi les nombreux atouts d’une politique culturelle dynamique figure la contribution des artistes et acteurs culturels à la création de valeur au sens large, y compris en termes d’innovation, d’emplois et de richesse. Le rapport publié conjointement par le Canton et la Ville de Genève en juin 2017 démontre que ce domaine représente la deuxième branche du Canton en termes de valeur ajoutée. Il mérite donc une attention particulière, notamment pour les éléments clés qui nourrissent cette contribution : espaces à prix abordables, conditions de travail et statut social des artistes et autres métiers d’art, interaction entre artistes, filières de formation, recherche, innovation, etc., soutien ciblé aux projets de mise en réseau, reconnaissance assumée de ces apports, etc.

  • La dilution des frontières artistiques et le renforcement de la mise en réseau entre artistes, acteurs culturels et institutions

Même si l’expression artistique première dans la danse, le théâtre, la littérature, la photographie ou la musique n’est pas identique au départ, on se rend compte en pratique à quel point les artistes, dans leur quête permanente d’évolution, dans leur recherche d’innovation, franchissent allégrement les frontières entre arts et travaillent ensemble, de manière pluri- et interdisciplinaire, à travers ce qui pouvait être considéré comme frontières nettes jusqu’à peu. Ces transgressions interviennent aussi avec l’usage de technologies modernes, numériques ou autres, avec une imagination accrue sur l’usage des espaces, intérieurs ou extérieurs, et avec l’interaction avec d’autres acteurs. Les acteurs culturels au sens large, les scènes, les institutions, les festivals, etc., évoluent dans ce sens, et on peut imaginer d’ici peu un système de soutien public qui tienne compte de cette évolution, surtout pour les festivals, afin de favoriser ce dynamisme et cette créativité, d’autant plus qu’elle est bénéfique bien au-delà des enjeux artistiques, aussi pour la vie urbaine au sens large.

  • Une interaction encore beaucoup plus forte entre politique culturelle et gestion du territoire, notamment des quartiers en transition

Un nouveau quartier, ce sont des logements, des activités économiques, des écoles, des espaces publics, des crèches, mais cela doit assis être pensé comme espace culturel, dès le début du processus, pas seulement comme cerise sur le gâteau une fois que le quartier est terminé. Il y a de réels progrès dans ce domaine à Genève, comme on le voit avec les tentatives de réflexion et de coordination dans des périmètres comme le PAV, mais il y a encore de sacrés progrès à faire, en écoutant les différents acteurs qui sont souvent à la pointe pour détecter les potentiels et les besoins d’un espace existant ou nouveau.

  • La politique culturelle comme un puissant levier pour faire évoluer positivement notre espace régional

Notre région est à la fois une réalité géographique, historique, économique, urbanistique, mais elle est mal vécue dans les faits. La concurrence accrue sur le marché du travail et les effets collatéraux de notre forte croissance sur les enjeux du logement ou du transport créent de fortes tensions, qui représentent un poison insidieux pour l’avenir même de cette région. Les frontières ne se gomment pas mais s’apprivoisent, et la culture peut jouer un rôle décisif ! Les communes de part et d’autre de la frontière sont en pointe à ce sujet, mais se sentent très peu écoutée par les instances des niveaux supérieurs, dont le Canton.

  • Une nécessaire évolution de l’interaction entre canton, villes, communes et région

Pour terminer par là où j’ai commencé, il est donc vital de repenser l’interaction entre Canton, villes, communes et acteurs de la région, et en favorisant le partenariat et la concertation. L’objectif n’est pas de tout faire systématiquement ensemble, mais de collaborer activement entre collectivités et avec les différents acteurs concernés, afin de mutualiser ressources, compétences, talents et énergies. C’est ainsi que nous pourrons démontrer que les défis de ces prochaines années représentent en fait de réelles opportunités pour Genève. Que ce soit dans le cadre de la Loi cantonale sur la culture, d’accords spécifiques, d’une révision approfondie de la fiscalité pour prendre en compte le poids des charges de ville-centre ou d’une révision constitutionnelle, les collectivités publiques genevoises ont une réelle responsabilité à ce sujet et doivent affirmer une volonté politique conjointe.

Il faut surtout renforcer la prise de conscience de la classe politique cantonale au sens large que la culture, au-delà de son intérêt intrinsèque sur le plan artistique, esthétique, patrimonial ou touristique, représente une formidable capacité à inventer, raconter et partager une histoire commune, qui crée du sens dans une collectivité, et ceci de manière ouverte, dynamique et créative, entre nous et à l’égard des autres. Dans une Cité comme Genève, qui se veut ouverte au monde, innovante, créative, accueillante, prospère, la culture doit constituer l’une des priorités majeures de l’action publique, à tous les niveaux institutionnels.  La Ville continuera à s’engager comme elle le fait aujourd’hui, ainsi que les autres Villes et communes, mais nous avons envie d’un Canton qui ait envie de participer à l’aventure !

11:12 Publié dans culture, Genève, Nouvelle Comédie, Répartition des tâches | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

Commentaires

Bravo

Écrit par : Marie Carrard | 27/02/2018

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