30/11/2017

Là où il est question de tenues de bain

Mardi 5 décembre, le Conseil municipal votera en 3ème débat sur un amendement en apparence mineur au règlement des infrastructures sportives de la Ville de Genève. Ce qui ne changera, dans la pratique, pas grand-chose au fonctionnement quotidien de nos centres sportifs. L’enjeu est donc bien ailleurs.


Petit flashback

Pour pouvoir appréhender le contexte de cet amendement, il faut revenir quelques mois en arrière. Cohabitaient à l’époque, un règlement pour la piscine de Varembé (daté de 1991) et un autre pour la piscine et patinoire des Vernets (daté de 1971), ainsi que divers éléments relatifs aux centres sportifs, stades et manifestations. Ces règlements dataient d’époques différentes et édictaient des normes différentes, par exemple pour les bassins de Varembé et ceux des Vernets. Le premier autorisait par exemple, en l’absence de spécification, toutes les tenues. Le second restreignait l’accès à l’eau aux femmes en monokini mais leur autorisait de rester hors des bassins, tout en mentionnant simplement que les tenues devaient « être adaptées à chaque sexe ».

Volonté de cohérence

Dans le cadre d’une vaste démarche de mise à jour des règlements qui encadrent son activité, démarche rendue nécessaire par l’évolution des pratiques et du cadre légal supérieur, le Département de la culture et du sport a entamé en 2016 une mise à jour de la réglementation concernant la pratique du sport dans les installations dont il a la responsabilité. L’objectif n’était pas d’autoriser ou interdire l’une ou l’autre des pratiques vestimentaires, mais bel et bien de les unifier et procéder à leur mise à jour (de même que les normes liées à toutes les autres normes en vigueur dans nos installations sportives). Pour l’article spécifique aux tenues de bain (il y en a tout de même 42 autres dans ce règlement), l’élaboration, puisque rien n’existait de convergent et concluant dans les anciens règlements, s’est basée sur une série de critères pertinents pour l’exploitation d’une piscine publique.

Des critères déterminants… pour une piscine

Parmi ceux-ci, figurent naturellement l’hygiène, la sécurité, les mœurs et la non-discrimination, valeur centrale pour la Ville de Genève.

Pour l’hygiène, le constat est assez simple : l’enjeu est que les maillots soient utilisés uniquement pour la baignade et que leur matière convienne (type « maillot de bain »). La longueur au-delà ou en-deçà du genou n’est donc en rien pertinente, même en allant mesurer le mètre-carré de tissu, ce qu’on épargnera aux gardiennes et gardiens de bain. Leur tâche est bien plus utile à la société en assurant la sécurité des personnes qui se baignent, jusqu’à intervenir en cas de risques de noyade si nécessaire, qu’en les transformant en géomètre du lycra.

Pour la sécurité, après une rapide étude des données existantes et des tests pratiques menés par le Service des sports, il s’est avéré que le fait d’autoriser les maillots longs n’était pas déterminant. Les opérations de sauvetage ne visent d’ailleurs la plupart du temps pas à s’attarder sur les coudes ou les genoux, mais à procéder à un massage cardiaque ou un bouche-à-nez (et le visage reste totalement découvert avec le maillot type burkini, à ne pas confondre avec la burka).

La question des mœurs peut sembler plus délicate. Elle ne l’est en réalité pas tant que ça. Le « topless » est en effet expressément autorisé par le Règlement cantonal sur les bains depuis une récente révision de ce Règlement validée par le Conseil d’Etat (qui stipule simplement qu’il est interdit de se baigner sans être vêtu d’un maillot de bain). Le « topless » est une pratique certes relativement passée de mode, mais qui n’est pas majoritairement considérée comme immorale. Elle était de plus déjà possible aussi bien à Varembé qu’aux Vernets (en dehors de l’eau). A l’inverse, on peut difficilement considérer comme immoral le fait de se couvrir les genoux ou les coudes… Ou alors faut-il le réserver aux triathlètes et autres plongeurs ? Les seules restrictions de mœurs dans une piscine publique porte donc sur un comportement approprié et sur la nudité. Le statut de celle-ci n’a d’ailleurs pas changé entre les anciens et le nouveau règlement.

Enfin, pour la question de la non-discrimination, il semble évident qu’imposer des tenues différentes aux femmes est une discrimination, dont on ne voit d’ailleurs pas très biens sur quoi elle pourrait être fondée sauf sur une vision patriarcale de contrôle du corps des femmes, car il s’agit bien uniquement des femmes dont il est question dans ce débat, comme par hasard.

Invoquer la laïcité : vraiment ?

Car le débat, sous couvert d’arguments pratiques, est en réalité uniquement une position de principe. Nous établissons avec cet article de règlement constitué d’une règle générale et abstraite, basée sur des critères objectifs d’exploitation d’une piscine publique, une vision libérale et non-discriminante. Qu’il déplaise aux forces soi-disant libérales du Conseil municipal, est dans ce sens assez révélateur d’un libéralisme à sens unique.

Invoquer la laïcité n’est pas plus pertinent. La laïcité d’une piscine consiste justement à ce qu’il conserve une forme de neutralité, n’endosse pas une idéologie religieuse. Mettre en place un règlement libéral sur les tenues de bain est justement une garantie de la liberté de chacun et chacune de se baigner comme bon lui semble, pour autant que ça ne contrevienne pas aux besoins relatifs à l’exploitation d’une piscine.

Que la peur du « grand remplacement » occupe les esprits embrumés du volet tribord de l’hémicycle, soit. Qu’il trouve l’adhésion de l’ensemble de la droite et de quelques élues et élus de gauche m’inquiète bien plus ! Certain-e-s membres de cette « alliance » ont dû probablement se boucher le nez et les oreilles en entendant les arguments d’autres membres de cette même « alliance ». Notre Cité fonde ses valeurs sur la liberté de chacune et de chacun, sur l’égalité des chances et sur la solidarité. Exclure ne fait donc qu’alimente et soutenir le jeu des fondamentalismes et des intégristes, qui se réjouiront de cet état de fait.

Genève, ville d’ouverture, ville internationale

Le Conseil municipal votera donc le 5 décembre, en 3ème débat, de manière souveraine. Ce vote ne changera pas grand-chose au quotidien des piscines, ni dans un sens, ni dans un autre, puisque les cas de demande de baignade en maillots longs sont rares. Les triathlètes viendront en combinaison courte uniquement. Soit.

Mais dans une ville moderne, internationale et multiculturelle comme Genève, j’estime qu’il est totalement absurde de vouloir légiférer sur la forme et la taille de ces maillots de bain.

Quant au burkini, faire de son interdiction une sorte de combat pour les grands principes (lesquels ?) et pour les droits de la femme (bien mal compris dans ce cas de figure) est tout à fait inadéquat. Il s’agit d’un vêtement destiné au bain couvrant le corps, mais pas le visage ! La problématique a d’ailleurs déjà été traitée sur le plan juridique en France et l’ancienne Conseillère d’Etat et conseillère nationale libérale Martine Brunschwig-Graf, présidente de la Commission fédérale contre le racisme, ainsi que Susette Sandoz, professeure de droit et ancienne Conseillère nationale libérale (bien peu suspectable de sympathie islamiste ou gauchiste) ont déjà pris position sur le caractère absurde de ce débat.

Une interdiction cassée juridiquement en France

On peut relever, dans ce contexte, que le Conseil d’Etat, la plus haute juridiction de droit public français, a annulé la loi votée dans l’improvisation et l’agitation les plus complètes en France, visant à interdire le burkini sur les plages. Je dois malheureusement constater que, depuis quelque temps, certains formations politiques font à Genève, ville suisse, de la politique à la française dans ce domaine, à savoir de grands effets de manche déclamatoires et simplistes, au mépris de toute raison nuancée et pragmatique. Si la France est capable de très belles choses, et ce n’est pas moi qui vais le démentir, y ayant fait une bonne partie de ma scolarité obligatoire dans des lycées français, leur gestion de la diversité culturelle est essentiellement un désastre.

Je pense que la citation de Salman Rushdie en 2016, à propos de l’interdiction du burkini en France est éclairante : « Je ne crois pas que ce soit au gouvernement de légiférer sur un tel sujet. Le Conseil d’Etat a eu la sagesse d’annuler les interdictions visant le burkini. Il a eu raison. Je m’empresse quand-même d’ajouter que je hais les burkini ainsi que les burqa, les niqab et autres hijab. Ils me choquent tous. Je viens d’une famille musulmane où les femmes vous auraient peut-être frappé si vous aviez essayé de leur imposer ces costumes. Ma grand-mère, ma mère, tout comme mes sœurs et mes nombreuses cousines auraient été furieuses si on leur avait demandé de se couvrir la tête et le corps. Il serait d’ailleurs erroné de penser que tous les Français musulmans veulent imposer des burqa à leurs femmes. J’ai cru comprendre que la plupart des musulmans de France veulent vivre normalement. Le burkini représente à mes yeux tout ce que l’islam a de régressif. Nous assistons à la répression des femmes par les hommes qui leur disent comment elles doivent s’habiller. C’est un problème social grave. Pour autant, je ne crois pas que ce soit à l’Etat de dicter aux femmes leurs choix vestimentaires. Je ne crois pas à l'intervention de la loi. Que la police demande à une femme de se dévêtir sur la plage, c'est surréaliste. ».

Un message contre-productif

Le message du débat du 15 novembre et sa reprise le 5 décembre est largement contre-productif pour deux raisons cumulées : c’est un message d’exclusion et il faut se rendre compte que les personnes concernées ne changeront pas de tenue, elles renonceront tout simplement à aller se baigner, résultat absurde et malsain. Il faut savoir que les radicaux islamistes combattent justement le burqini car ils cherchent, en vertu de leur idéologie obscurantiste, à récuser toute existence autonome de la femme et toute sortie publique, a fortiori pour se baigner. Ceux qui veulent l’interdire rendent donc service aux radicaux islamistes, ce qui est le comble !

J’espère vivement que le Conseil municipal reviendra à la raison et renoncera à légiférer de manière improvisée et approximative créant un outil d’exclusion indigne de Genève.

16:35 Publié dans sport | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

Les commentaires sont fermés.