27/10/2016

L’accueil, une tradition suisse

L'Organisation des Nations Unies annonçait mercredi que 3800 personnes étaient décédées depuis janvier en tentant de traverser la méditerranée. Des chiffres qui devraient susciter chez nous toutes et tous de l'indignation et nous pousser à nous mobiliser pour que cela cesse.  Récemment j’avais eu l’occasion d’aller au Liban, en raison de l’Assemblée générale annuelle de l’Association internationale des maires francophones (AIMF, réseau de villes francophones), dont je fais partie du Bureau. Cette Assemblée se tient chaque année dans une autre ville francophone. En 2015, elle avait eu lieu à Tunis, ce qui a coïncidé par hasard avec le moment précis où le Quartet tunisien, qui avait œuvré à la une transition démocratique et pacifique, s’était vu décerner le Prix Nobel de la Paix.


L’AIMF, un important réseau de villes

L’AIMF (Association internationale des maires francophones) est un réseau historiquement rattaché à la Francophonie mais, qui sous l’impulsion de Bertrand Delanoë, lors de son mandat comme Maire de Paris, s’est beaucoup développé et modernisé, afin de devenir une véritable plateforme non seulement d’échanges mais aussi de projets concrets de coopération entre villes, souvent financés par des agences nationales ou internationales. L’AIMF est clairement devenu l’un des principaux réseaux internationaux de villes, à une époque où l’enjeu de la collaboration entre villes du monde devient crucial quand la majeure partie de la population mondiale vit en milieu urbain. Les villes sont aux premières loges pour gérer les défis considérables comme les migrations, la diversité culturelle, l’impact des changements climatiques, la cohésion sociale, etc. Genève est l’un des membres les plus actifs du Bureau de l’AIMF et joue pleinement sa carte de ville créative, dynamique et multiculturelle, siège européen des Nations Unies et de nombreuses Agences et Organisations intergouvernementales spécialisées.

Comprendre la situation des réfugiés

En amont de la tenue de cette Assemblée 2016 au Liban j’avais pris l’initiative de proposer à l’actuelle présidente de l’AIMF, Anne Hidalgo, Maire de Paris, que nous allions nous enquérir plus précisément de la situation très particulière de ce pays, qui comprend 4 millions de résidents environ sur une surface de moins d’un quart de celle de la Suisse, et qui accueille plus d’un million de réfugiés syriens en raison de la guerre en Syrie. Le Liban est ainsi le pays au monde qui a le plus grand ratio de réfugiés présents sur son territoire, par rapport à sa population résidente.

Une petite délégation formée des Villes de Bruxelles, Montréal, Paris et Genève a donc pu nouer un contact avec la délégation du Haut-Commissariat des Réfugiés de l’ONU (HCR) au Liban et visiter dans la vallée de la Bekaa, vers la ville de Zahlé, l’un des nombreux camps informels de réfugiés syriens, qui vivent dans une sorte d’autogestion relative, avec un appui de la part d’agences comme le HCR ou d’ONG diverses.

La pression sur le territoire et sur ses ressources ainsi que sur la population résidente est considérable et ne va pas sans créer de tensions, par exemple lorsque les Syriens concurrencent les Libanais défavorisés dans certains segments du marché du travail. Ces tensions existent aussi autour de l’accès à certaines ressources vitales, comme l’eau ou l’électricité, domaines dans lesquels le service public est totalement déficient et qui sont donc chères et difficiles d’accès.

Privilégier l’entraide et la solidarité internationale

En soi, le fait que, malgré tout, cet accueil de réfugiés fonctionne, dans un contexte sécuritaire très tendu, relève presque du miracle. Mais il ne faut pas se faire d’illusions ; alors que la guerre s’éternise, que ces familles ont épuisé leurs maigres réserves, que la situation économique au Liban se péjore de mois en mois, ce très fragile équilibre sera d’autant plus difficile à tenir. A l’échelle des villes et de leurs réseaux, des projets concrets d’entraide avec des municipalités libanaises sont possibles et envisagés (voire déjà en phase de mise en œuvre), afin de les aider à gérer cette lourde tâche tout en assurant un minimum de cohésion et de paix entre communautés.

Refuser une pseudo-fermeture, qui n’est d’ailleurs qu’une tracasserie administrative augmentant le nombre de victimes

Mais cela ne suffira pas. Le Liban n’est qu’un exemple flagrant parmi d’autres que les principales concentrations de réfugiés dues à des conflits, surtout de longue durée, se situent dans les pays immédiatement avoisinants et que seule une petite partie des réfugiés tentent leur chance ailleurs, en Europe notamment. Or on constate, partout en Europe, des politiques de plus en plus restrictives, conséquence de discours brutaux de refoulement, de stigmatisation et de fermeture anti-migrants propagés par des formations politiques démagogiques qui y ont flairé un business politique juteux basé sur la peur et le rejet.

En Hongrie, un gouvernement aux tendances de plus en plus autoritaires, voire fascisantes, a suscité une votation nationale pour rejeter l’accueil de 1294 ( !) personnes. 1294 personnes dans un pays de près de 10 millions d’habitants… Pendant ce temps, le Liban gère tant bien que mal 1.2 million de réfugiés ! Au final, le taux de participation n’a pas atteint les 50% nécessaires pour que la votation soit valide mais, sur les 40% de votants, 98% ont voté en faveur du refus. Si au moins ces forces politiques nauséabondes proposaient d’accorder une aide massive aux pays situés en première ligne, comme le Liban, la Jordanie et d’autres, on pourrait encore vaguement reconnaître une forme de cohérence. Mais leur seule priorité semble être de dépenser des sommes considérables pour fermer physiquement leurs frontières, murs, fossés, barbelés, unités policières militaires et même paramilitaires, comme on le constate dans plusieurs pays d’Europe de l’Est. Mais un pays comme le Royaume-Uni se comporte à peine mieux, en utilisant la Manche comme frontière naturelle très difficile à franchir sans papiers, ou alors au prix d’une prise de risque énorme. Quant à la Suisse, elle est loin d’être exemplaire, lorsqu’on constate les comportements dénoncés cet été à la douane de Chiasso, face à des migrants mineurs, ou l’application aveugle et restrictive des règles de Dublin à Genève et ailleurs ces derniers mois.

S’engager pour l’ouverture et la coopération

Ce hiatus entre la situation sur place et l’ambiance en Europe n’est pas seulement inacceptable sur les plans politique et éthique mais aussi totalement contre-productif. Refuser d’accueillir de personnes en détresse et refuser en même temps d’accorder une aide conséquente aux pays situés en première ligne, c’est ancrer durablement des logiques de conflits, de haine, de déshérence, de déracinement, et donc entrer dans une spirale négative génératrice d’insécurité et de violence.

Cette ouverture passe aussi par des initiatives locales, qui permettent de créer le lien et l’écoute réciproque avec les réfugié-e-s accueilli-e-s chez nous. Dans ce domaine, la culture et le sport ont – c’est une évidence – un rôle essentiel à jouer. J’ai donc mobilisé mon département dans ce sens, en suscitant les contacts nécessaires à la mise en place de projets qui, même modestement, permettent de donner du sens, de créer du lien, d’engager un dialogue. Entre autres exemples, le Musée d’ethnographie de Genève (MEG) travaille sur différents projets, favorisant l’apprentissage du français en accédant à des objets provenant des pays d’origines des migrant-e-s. Le Service des sports propose des facilités d’inscription dans ses écoles de sport, fréquentées par des jeunes d’ici, mais prépare également des projets mobilisant des athlètes reconnus, toujours dans une optique de lien avec la Genève locale et de partage.

Tradition suisse

Car si nous ne savons pas combien de temps ces personnes resteront à Genève, ça ne change rien à notre devoir d’humanité et à notre obligation d’accueil, qui s’inscrit dans une tradition helvétique, malheureusement trop souvent oubliée ou détournée par des groupes politiques xénophobes (au sens littéral).

A propos, ces familles, avec qui nous avons pu parler un moment lors de cette brève visite près de Zahlé dans la vallée de la Bekaa, ne rêvent que d’une chose : rentrer un jour au pays, et pouvoir vivre dans des conditions décentes, avec la possibilité de s'imaginer un avenir chez elles, en Syrie, et pas d’aller en Europe... Autant pour les tenants de l’invasion programmée ! A part démanteler la "jungle" de Calais, que faisons-nous concrètement pour leur donner une chance de concrétiser une intention forte, simple et légitime ?

IMG_6889.JPG

 

13:25 Publié dans droits humains, Genève internationale, villes | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

Les commentaires sont fermés.