28/01/2016

De l’appel au meurtre

Dans un article alambiqué au cours duquel il ne mentionne nommément aucune des personnes qu’il cite, M. Dumont, ancien journaliste, se demande dans son titre s’il « faut tuer les médiateurs culturels dans les musées ? », ce qui constitue peu ou prou un appel au meurtre. Une formulation inadmissible, même si elle se veut purement rhétorique, qui me pousse à réagir car elle touche directement des personnes qui travaillent, au quotidien, dans le département dont j’ai la responsabilité, de même que dans de nombreuses autres institutions muséales à Genève et ailleurs.


Trois piliers d’un musée aujourd’hui

Il faut au préalable rappeler les trois piliers du Conseil international des musées (ICOM), l’organe de référence en matière muséale au niveau mondial. Ces trois piliers, qui font largement consensus aujourd’hui, sont la conservation, l’étude et la diffusion.

Vouloir opposer conservation, étude et diffusion, qui comprend aussi bien la muséographie, que la médiation scientifique et culturelle, ou que la communication, est une absurdité et dénote soit une vision radicalement élitiste de la place d’un musée dans la société, soit d’une ignorance crasse.

Lorsque l’ICOM base le musée sur trois piliers, c’est justement parce qu’ils sont chacun indispensable. Un musée sans conservation du patrimoine n’est pas un musée mais un centre d’art. Un musée sans étude scientifique n’est pas un musée mais un parc d’attraction. Mais à contrario, un musée sans diffusion, promotion, médiation, n’est pas un musée mais un institut de recherche.

C’est donc bien l’ensemble des métiers, et les MAH en comprennent près d’une trentaine requérant chacun une formation particulière, qui doit travailler ensemble pour répondre à la définition même de musée, de la conservation du patrimoine à la médiation, en passant par l’étude des œuvres et objets, la création d’exposition ou la promotion.

Saluer le travail des médiatrices et médiateurs

Je ne souhaite pas répondre point par point à l’article de blog mentionné ci-dessus, car il n’en vaut en réalité pas la peine tant il est faible dans son argumentation et sa construction. Je tiens par contre à tout d’abord à saluer le travail extraordinaire mené par les équipes de médiation des musées dont j’assume la responsabilité et l’Afterwork du MAH de ce soir (dont M. Dumont a reconnu ce matin à la radio que « c’est très bien ») en est une des preuves par l’exemple.

Les propositions des équipes de médiation ne sont pas celles d’animateurs et animatrices, au sens où l’entend l’article du blog dont il est question, à savoir, si j’ai bien compris le ton narquois et hautain de l’auteur, d’amusements déconnectés de la réalité du patrimoine et du travail scientifique. Nos médiatrices et médiateurs ont pratiquement tous des formations scientifiques et culturelles de haut niveau, parfois jusqu’au doctorat. Ce sont en tous cas toutes et tous des gens passionnés par leur domaine, investis dans leur travail au-delà des exigences administratives usuelles. Ce sont des gens créatifs, dont le métier est justement de nous permettre d’appréhender toute la complexité de la recherche scientifique et la profondeur historique de notre patrimoine (et la somme scientifique que constitue l’exposition « Byzance en Suisse », actuellement au Rath, en témoigne).

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Un musée pour qui ?

Nous pourrions discuter longtemps de l’étymologie même du mot médiation, dont la racine « -med » rappelle justement l’idée de position médiane permettant de rapprocher deux pôles distants, mais l’essentiel n’est pas là.

Le problème qu’a M. Dumont avec la réalité actuelle du MAH - mais c’est aussi bien entendu valable pour le MEG qui propose une large palette d’activité donnant accès aux problématiques ethnographiques, au Conservatoire et Jardin botanique ou au Muséum d’histoire naturelle par rapport à la recherche scientifique et à la nature, ou encore au Musée Ariana qui propose, entre autres, de magnifiques projets en lien avec des personnes migrantes –, le problème de M. Dumont donc, c’est qu’il défend une vision élitiste, ringarde et étriquée de la place d’un musée aujourd’hui.

Il s’agit véritablement là d’un problème politique. Je défends pour les musées, et en particulier pour les musées publics, un rôle qui ne se borne pas à l’indispensable conservation du patrimoine et à son étude, pour une élite. En cela, la médiation joue un rôle indispensable de démocratisation culturelle et d’accès à la connaissance.

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Des lieux de débats, de rencontre et d’échange

Le projet muséal que je défends s’articule autour d’un axe fort et essentiel de transmission de notre patrimoine aux générations futures, de l’accès à la connaissance large et démocratique, de la participation à la formation des futurs citoyennes et citoyens critiques que seront – je l’espère – nos enfants.

Je demande beaucoup aux musées qui relèvent de ma responsabilité, j’en suis conscient. Mais il est aujourd’hui vital pour les institutions muséales d’intéresser de nouveaux publics, de s’inscrire dans les grandes problématiques de leur temps, de susciter l’intérêt et la joie de la découverte. J’aimerais que les musées, au XXIème siècle, puissent continuer à être les phares qu’ils doivent être, éclairant à la lumière du patrimoine de notre passé, les enjeux du présent. Institutions centrales dans la vie de la Cité, je tiens à ce qu’ils continuent de s’affirmer comme les lieux du débat, de la rencontre et de l’échange.

Aujourd’hui, le musée doit être ouverture et ce n’est pas compatible avec une vision bornée par des œillères.

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images: www.flickr.com/mahgeneve

 

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