04/12/2015

La culture, créatrice de valeurs ? Genève semble encore l’ignorer !

La culture est au centre de l’actualité politique bien plus qu’elle n’en a l’habitude à Genève : votation prochaine sur le projet de rénovation et d’extension du Musée d’art et d’histoire, tensions autour du financement de la Nouvelle Comédie, ou encore attaque frontale contre l’Usine, centre culturel alternatif et polyvalent. Un débat déjà bien dense qui se déroule sur un fond de restrictions budgétaires annoncées par les majorités parlementaires de droite, dont certaines mesures vont être très lourdes, notamment la coupe de 5% annoncée dans les subventions et aides financières du Canton d’ici 2018.


Attention aux « économies » que nous payerons très cher !
Couper dans les subventions en général, et dans la culture en particulier, n’entraînera pas d’économies réelles. Au contraire. La culture représente un effet de levier multiple dans une société comme la nôtre, aussi bien économique que social, qu’il ne faut pas sous-estimer. La bataille (plus indispensable que jamais !) sur l’équité en matière de redistribution des richesses passe aussi par une bataille sur la production de richesses (intellectuelles, patrimoniales, financières,…), et leurs conditions de production. Il est erroné de croire que soutenir la culture est superflu et qu’elle représente la cerise sur le gâteau. Comme il est faux de penser que soutenir la culture va de soi et que l’ensemble des partis politiques soutiennent un effort financier inconditionnel dans ce sens. Les remises en question, de plus en plus brutales, sont aussi bien idéologiques, financières que symboliques, touchant tant la construction d’infrastructures, les subventions, la conduite d’activités accessoires pour les lieux culturels comme les buvettes, que les moyens permettant aux actrices et acteurs culturels de faire face à la bureaucratisation et à l’augmentation des ressources juridiques nécessaires pour mener à bien leurs tâches.

Insérer la politique culturelle dans l’action publique en général
Une autre bataille essentielle pour la culture devient aigüe : la capacité de générer des lieux temporaires ou pérennes, à des conditions réellement abordables, pour l’exercice du travail culturel, dans les différents domaines artistiques. Les milieux culturels, s’ils doivent évidemment s’investir dans cette bataille, ne peuvent pas la porter seuls, et les autorités, notamment en charge du territoire, doivent impérativement assumer leur part de responsabilité !
Ces éléments ne concernent pas uniquement la politique culturelle : la politique économique, l’aménagement du territoire, etc. sont tout autant impactés, ce qui renforce la nécessité pour les responsables politiques, à commencer par le soussigné, de s’impliquer activement dans ces autres politiques publiques et ne pas penser la politique culturelle comme une bulle isolée et rassurante, à l’abri des intempéries.

culture, économie, économie créative, Genève, valeurs

La culture, créatrice de valeurs
En 2013 déjà, j’ai initié à Genève une démarche de réflexion sur la culture, créatrice de valeurs dont font partie les questions d’économie culturelle et créative ainsi que les liens à la fois incontournables, complexes et passionnels entre argent (public ou privé) et culture.

La réflexion autour de l’économie culturelle et créative existe déjà en Suisse, notamment dans certaines villes alémaniques. Elle n’avait toutefois pas encore été menée à Genève, où le débat reste souvent cantonné aux deux extrêmes entre le postulat que la culture est forcément légitime et qu’il donc vain de parler d’argent, que ce soit par rapport à ses coûts ou aux bénéfices engendrés, ou le fait que la culture pèse finalement (trop) lourd dans les budgets publics, surtout en période de restrictions budgétaires.
Zurich (sous l’égide des instances responsables de la promotion économique !) avait enquêté et démontré que l’économie créative pesait près de 10% dans le PIB zurichois. Par ailleurs, dans le cadre du débat récent qui a eu lieu aux Chambres fédérales concernant le message du Conseil fédéral pour le renouvellement des crédits fédéraux de soutien à la culture, il a souvent été mentionné que l’économie culturelle et créative pèse 5% du PIB sur le plan fédéral et touche toute la diversité de notre tissu économique et socioculturel. Des arguments qui ont certainement contribué à construire un soutien aussi large à ces crédits, incluant tous les groupes parlementaires à part l’UDC.

Journées de l’économie culturelle et créative
A Genève, une étape importante de cette démarche a été la tenue en novembre 2014 au MEG, alors récemment inauguré, des premières Journées sur l’économie culturelle et créative. La participation fut très forte et diversifiée, provenant des domaines artistiques et institutionnels, traversant les sensibilités et les rôles en intégrant également des actrices et acteurs économiques et sociaux, au sens large.

Ce fut l’occasion de débattre sur l’acception d’une culture à Genève comme domaine créateur de valeurs tant :

  • Humaines : permettant de développer un sentiment d’appartenance, la construction et l’évolution d’une identité collective comme interaction d’identités individuelles ouvertes dans le respect de l’altérité et de la diversité ou l’activation d’une conscience critique ;
  • Sociales : envisageant la culture comme vecteur de lien social et d’intégration par les échanges très riches et variés que peut générer l’action culturelle au sens large, notamment dans une Cité aussi multiculturelle que Genève ;
  • Economiques : englobant des personnes avec métiers et savoir-faire très variés, constituant ainsi une branche économique qui consomme et génère des prestations, une contribution nette tant à l’attractivité d’une ville pour les visiteuses et visiteurs (congressistes, touristes, etc.), qu’à l’innovation technologique, économique et sociale ;
  • Urbanistiques : reconnaissant l’impact de la culture comme élément fondamental de la vie urbaine, aussi bien dans des quartiers établis que dans des périmètres en mutation, contribuant à la qualité de la vie urbaine et à son attractivité pour les habitantes et habitants, ainsi que ses autres usagères et usagers.


La Culture, une lutte contre l’exclusion et l’intolérance
Parmi les principaux constats effectués collectivement en novembre 2014 : Genève dispose d’une scène culturelle de qualité, incontestablement riche et diversifiée, un vrai terreau de création et de créativité dans tous les domaines, avec de forts éléments spécifiques de rayonnement par le biais de nombreux artistes reconnus en Suisse et ailleurs. Genève dispose aussi d’un patrimoine culturel et scientifique remarquable. Mais ce terreau est menacé, rien que par l’insuffisance d’espaces de création et de travail à des conditions abordables, et la cherté des coûts en général.

Parmi les éléments marquants de ces Journées de novembre 2014, citons l’accent très fort mis sur la notion de « droits culturels », au sens des droits fondamentaux ancrés dans la Déclaration universelle des droits humains (art. 22), comme un pilier constitutif de notre société aux côtés des autres droits fondamentaux. Cette notion résonne d’autant plus dans le contexte actuel de tensions accrues et de clivages culturels et sociaux, où les actrices et acteurs culturels, partout dans le monde, se posent la question de la prévention de l’isolement, de l’intolérance et de l’exclusion.

Culture, argent et société
Une étape de cette démarche a eu lieu lundi 23 novembre au Palais Eynard. Cette fois-ci j’ai souhaité initier un débat sur les liens entre Culture, argent public et société, avec notamment la participation de l’économiste de la culture Françoise Benhamou : « on injecte de l’argent public dans la culture parce que, tout simplement, elle permet de mieux vivre ensemble ». Je ne peux que souscrire à cette affirmation.

Début 2016 paraîtra un rapport d’étape, englobant ces Journées 2014 et tout ce qui a été entrepris depuis. De plus, à la suite, une étude actuellement en cours, permettra d’estimer évaluer l’impact économique de la culture à Genève, sous l’égide conjointe du Département de la culture et du sport de la Ville de Genève et du Service cantonal de la culture, ensemble avec des partenaires économiques et sociaux.

Construire un consensus autour d’un bien commun
La prise en compte de la création de valeurs qu’apporte l’action culturelle n’en est donc qu’à ses débuts à Genève, mais je compte bien poursuivre ce travail, pour sortir d’une approche binaire et manichéenne qui semble trop souvent dominer le débat à Genève. Ce travail ne diminue pas (au contraire) la mobilisation en faveur de projets comme le Musée d’art et d’histoire, la Nouvelle Comédie, le Pavillon de la Danse, ou encore la bataille pour préserver les lieux culturels alternatifs comme l’Usine, et l’engagement collectif pour garantir l’action du service public et lutter contre les restrictions budgétaires injustifiées, les excès de bureaucratie, la pénurie de locaux ou le statut précaire des artistes, etc.

Un tel travail permet de bouger les repères habituels et, peut-être, de reconstruire un consensus autour de la politique culturelle à Genève, consensus qui paraît bien malmené, voire menacé, en ce moment. Avant même de parler des responsabilités politiques et institutionnelles plus larges en la matière, il convient toutefois de bien insister sur la l’importance des actrices acteurs culturels de porter ce débat de manière offensive, ouverte et créative, assumant aussi le rôle que l’action culturelle, à savoir mobiliser et poser des questions parfois dérangeantes.

11:04 Publié dans culture, économie, Genève | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

Commentaires

Salut Sami,
Il est bon de lire ce genre de prise de position, claire et argumentée. Artistes et politiques peuvent objectivement imaginer, sur de telles bases, œuvrer côte à côte pour le "mieux vivre" d'une société à laquelle ils appartiennent, voire au-delà.
La Culture est racinaire! C'est la conviction qui me pousse à continuer de travailler pour le jeune public, à sensibiliser et éveiller. Dire que demain sera la conséquence d'aujourd'hui est certes une lapalissade, en prendre pleinement conscience, particulièrement de la part des politiques en ce qui concerne le domaine culturel, est une réalité effectivement dangereusement sous-estimée.
Je partage ton mot immédiatement
Amicalement
Alain Tissot

Écrit par : Alain Tissot | 05/12/2015

Vive les échanges, les différences, la découverte de l'autre !

https://www.facebook.com/artlabinthecity.org/

Créer des liens et synergies culturelles entre les acteurs locaux. La culture dans tous ses états !

Une jeune artiste genevoise participe au Art contest de Muscat (12 décembre au 17 décembre).
Un grand merci à l'agence de voyage Tradewings partenaire du projet et Take-A-Breath agency initiatrice du projet.

A suivre sur notre plate-forme.
Une initiative indépendante créée avec le coeur, oui les choses sont possibles sans de gros budgets.
Faire circuler l'énergie humaine !

Écrit par : natalia signoroni | 08/12/2015

Les commentaires sont fermés.