08/06/2015

MAH+: quelques précisions

Avec l’annonce du référendum contre le projet MAH+ (rénovation et agrandissement-du Musée d’art et d’histoire), il faut bien reconnaître qu’on entend depuis quelques jours tout et n’importe quoi de la part de certains opposants. Je souhaite donc revenir sur les points qu’il me semble important de préciser ou de repréciser. Si j’ai, depuis le début du débat autour du projet, appelé de mes vœux une votation populaire, légitime au regard de l’importance du projet, je ne peux pas, sans réagir, voir la campagne se transformer en festival d’élucubrations surréalistes.


Non, le projet n’est pas un « saccage » de la cour

L’argument principal des référendaires est que la cour serait inéluctablement et définitivement anéantie par le projet. Une affirmation pour le moins exagérée : la cour actuelle n’est utilisée que quelques mois par année et essentiellement pour manger ou boire un verre. Si je n’ai rien contre ces activités louables et agréables, je relève néanmoins que ce n’est pas la vocation première d’un musée que d’offrir une terrasse agréable en été, surtout si le projet propose à l’avenir une version nettement plus attractive avec une terrasse sur le toit. Offrir un tel espace de détente n’était en tous cas pas la volonté de son architecte, Marc Camoletti.

 

La cour comme élément architectural essentiel

La cour est régulièrement présentée comme un élément essentiel de l’architecture du bâtiment de Marc Camoletti. Pourtant, une étude de la genèse du bâtiment nous apprend que celle-ci avait avant tout une fonction utilitaire : au moment de la construction du musée, en 1910, l’éclairage artificiel n’existait pas. Il s’agissait donc de la seule manière d’amener la lumière dans les salles du musée.

La cour actuelle est parfois également présentée comme un élément indispensable à la circulation des publics. Argument étonnant pour quiconque s’est déjà rendu au musée, puisque le fait qu’elle ne soit pas au niveau de l’entrée oblige justement à une circulation des publics absconse et peu efficace. Le projet Nouvel est précisément pensé, via son plateau d’accueil au niveau de l’entrée, pour permettre une distribution naturelle et intuitive du public, gagnant ainsi une facilité de parcours de visite bien plus adaptés à une logique muséographique actuelle. Un exemple parmi d’autres pour rappeler que le bâtiment est au service d’une mission d’intérêt public et doit donc s’adapter aux attentes que nous pouvons toutes et tous avoir face à un musée d’aujourd’hui, offrant des parcours de visite thématiques, chronologiques ou disciplinaires et proposant des activités de médiation, en lien avec les arts vivants par exemple. Aujourd’hui un Musée doit pouvoir accueillir de manière convaincante et séduisante des publics très variés : scolaires, touristes, amoureux des collections, seniors, familles, jeunes, publics avec besoins spécifiques (par ex. handicap), etc.

 

Il n’existe pas aujourd’hui, ni demain, de projet alternatif

Nous avons là un projet concret, qui a fait l’objet de négociations et de compromis, y compris avec les milieux du patrimoine (modification de la structure portante désormais réversible, dégagement de la cour pour y laisser pénétrer la lumière naturelle, recherche d’espaces supplémentaires en souterrain). Un projet qui a été longuement travaillé d’abord par les mandataires. Un projet dont la maîtrise d'ouvrage sera assurée par la Direction du patrimoine bâti de la Ville de Genève, dont les compétences ont été largement saluées pour le chantier du MEG, notamment. Un projet dont la version profondément modifiée entre 2011 et 2013 a recueilli l’approbation de la Commission des monuments, de la nature et des sites (CMNS), ainsi qu’une autorisation de construire. Le MAH+ est un projet solide et ambitieux, pensé de manière cohérente et finalisé dans ses moindre détails, notamment écologiques ou pour l'accueil des publics

Face à cela, les « scénarios alternatifs » sont fantaisistes du point de vue des délais, des coûts et de l’adéquation au cahier des charges. On entend parler de creuser la Promenade de l’Observatoire devant le musée, mais cette butte n’offre pas du tout les mêmes possibilités de surfaces supplémentaires, contrairement à ce qui est régulièrement affirmé, notamment en raison d’une station SIG en-dessous. Sans parler des magnifiques arbres qu’il faudrait abattre, de même que les murs historiques du 19ème siècle, que les milieux patrimoniaux auront à cœur de préserver.

Autre idée évoquée: l’extension en récupérant l’Ecole des Beaux-Arts, Boulevard Helvétique. Si une convention de 1931 permettant pour la Ville de récupérer au Canton ce bâtiment existe effectivement, elle a été amendée en 1946 et prévoit que la municipalité pourra racheter le bâtiment seulement si celui-ci n’est plus utilisé par l’Ecole des Beaux-Arts. La HEAD, son nom actuel, a bien émis le souhait de déménager à terme. Mais elle confirme aussi que rien n’était prévu pour ces prochaines années. Quand on voit la situation cantonale en matière d’investissements, on ne peut pas honnêtement affirmer que la HEAD pourrait être relogée d’un coup de baguette magique. Sans parler du fait qu’on aurait deux bâtiments séparés (ce qui signifie des coûts de fonctionnement plus élevés), que l’Ecole des Beaux-Arts n'est pas conçue comme un musée ou qu’elle nécessite des rénovations très lourdes, soit des coûts très importants. A plus long terme, ce bâtiment a pour vocation de rejoindre l’ensemble du MAH, mais pour des missions complémentaires à celles du projet, pas comme alternative.

 

La convention qui « privatise » le musée

Dernier point, initialement agité par la gauche de la gauche : ce projet serait une forme de privatisation du musée. Je tiens d’abord à souligner, avec malice il est vrai, qu’il est piquant de constater que l’UDC fait campagne contre le projet en récupérant ce pseudo-argument. Piquant quand on voit les dégâts permanents contre les services publics qu’opère le parti d’extrême-droite au niveau cantonal ou national, et leur credo obsessionnel pour démanteler et privatiser les services publics.

Pour le reste, j’invite à relire la convention qui lie la Ville de Genève et la FGA - Fondation Gandur pour l’Art (et non pas Monsieur Gandur lui-même, faut-il le rappeler). Celle-ci ne prévoit aucunement que la FGA ait la moindre ingérence dans la politique du musée, au-delà des collections qui seront mises à la disposition du public par la FGA. Elle ne prévoit pas non plus, au-delà de bureaux destinés à permettre le travail des équipes qui s’occuperont des collections prêtées en collaboration avec celles du MAH, de mettre à disposition les surfaces du musée.

La convention, signée en 2010 par mon prédécesseur Patrice Mugny, prévoit ce qui se prévoit avec tous les prêteurs importants, qu’ils soient des privés ou des institutions publiques : le fait d’organiser des expositions qui présenteront les œuvres au public, ou de veiller à ce que le œuvres soient accessibles de manière pérenne pour le public. Les conditions restent celles qui prévalent actuellement au musée. J’aimerais rassurer le public en rappelant que nous venons avec l’exposition Corps & Esprit d’avoir l’exemple d’une collaboration active et intéressante entre la FGA et le MAH, participant du bien public, tout en respectant scrupuleusement et complètement les règles du jeu et la primauté du caractère public du musée. En fait, depuis que ce partenariat a été signé, on peut largement attester du fait qu’il se concrétise à l’entière satisfaction des partenaires.

Si j’ai dit, et je le dis depuis 3 ans, que je voulais réviser cette convention, ce n’est parce qu’elle « privatiserait » le musée. Je l’aurais dans ce cas immédiatement récusée. Je tiens à la réviser parce que sa portée est aussi exceptionnelle que ses apports pour le musée (tout de même près de 40 millions de francs et le prêt de collections reconnues mondialement pendant 99 ans). Un certain nombre de points sont donc à clarifier afin de pouvoir s’appliquer de manière transparente dans 10, 20, 30 ou 60 ans, alors que ni M. Gandur, ni moi, ni la plupart des lectrices et lecteurs de ce blog ne seront plus de ce monde. Les paroles s’envolent, les écrits restent, dit-on. Nous sommes en train de travailler sur ces clarifications et nous y arriveront prochainement, j’en suis convaincu. Elles permettront aussi d’éviter de polluer le débat public en prévision de la votation, avec des accusations fantaisistes basées sur de la mauvaise foi et de la paranoïa.

 

Un nouveau musée pour toutes et tous

Mais le plus important n’est pas dans les questions de cour ou de convention avec la FGA. Le plus important est pourquoi nous voulons rénover et agrandir ce musée. Depuis mon arrivée voilà quatre ans à la tête du Département de la culture et du sport, j’ai tenu à remettre un accent fort sur nos institutions patrimoniales, musées et bibliothèques. Nous avons à Genève l’immense chance de bénéficier d’un patrimoine exceptionnel, fruit d’une histoire riche d’échanges, de migrations et d’ouverture sur le monde.

Ce patrimoine doit pouvoir être mis à la disposition de toutes et tous, car il constitue notre ancrage dans la passé. Comprendre d’où nous venons est un passage obligé pour prendre la mesure des problématiques contemporaines et ainsi anticiper au mieux les défis de demain. Dans un monde en mutations rapides et profondes, où la perte de repère est fréquente dans une dynamique de libéralisation et d’individualisation, le musée, et le musée public en particulier, joue un rôle central. Il constitue un lieu accessible gratuitement à toutes et tous. Un lieu qui incarne un repère indispensable, nous permettant de nous situer entre passé, présent et avenir. Je me bats depuis 4 ans pour que les musées publics renforcent leur place, affirment leur visibilité, dans le débat contemporain. L’ouverture en octobre 2014 du MEG a montré à quel point les Genevoises et les Genevois se montrent enthousiastes pour un musée moderne aux propositions fortes, un musée dynamique et accueillant. Pour moi le MEG c’est un magnifique hors-d’œuvre avant le plat principal que constitue le MAH+. Donnons donc à nos musées, l’avenir qu’ils méritent !

 

musée d'art et d'histoire, Genève, MAH+, MAHplus

15:57 Publié dans culture, Musées | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook

Commentaires

Monsieur,
Dans votre dernier paragraphe vous confondez, à mon avis, le fond et la forme. En quoi l'intervention de Monsieur Nouvel aura une incidence sur la politique artistique future des responsables du MAH? La vision "pratique" de l'entrée du MAH ou la circulation des visiteurs ne sont pas un gage de la vision muséographique des conservateurs de ce haut lieu de la culture et fort heureusement. Nous ne sommes pas à Eurodisney!!

Écrit par : sophie dupuy | 09/06/2015

Belle photo. Mais le dernier étage ne devait-il pas être abaissé ?

Écrit par : Pierre Jenni | 09/06/2015

Merci de mettre les points sur les i! J'espère que tous les adversaires liront ces lignes, parfaitement claires. J'y ajouterai, en complément du dernier paragraphe sur la mise en valeur du patrimoine que le musée actuel n'a de surface d'exposition que pour montrer un vingtième des collections - la plupart venant de donateurs privés qui ont offert des objets de qualité en souhaitant qu'ils soient vus. On parle d'ouverture des lieux aux Genevois: les Genevois des précédents siecles doivent en effet pouvoir retrouver en ces salles - dont la surface doublerait la capacité d'exposition - les Genevois d'aujourd'hui. Un musée est un lien entre passé et présent, un lieu d'approfondissement de l'identité d'une communauté dont les besoins se renouvellent - comme le MAH peut et doit le faire pour être à la hauteur et au service des ambitions de chacun.

Écrit par : Andris Barblan | 09/06/2015

Arrêtons cette querelle des "Anciens et des Modernes" version genevoise!
Il est temps de renvoyer ces râleurs à leur connaissances de l'histoire monumentales et architecturale de notre ville: un seul exemple, et sûrement le plus visible du panorama de Genève: la Cathédrale de Saint-Pierre.
Qui demandait la destruction de son fronton néo-classique ajouté au XVIIIème en remplacement d'un fronton gothique, ou de sa flèche "hyper moderne" en son temps.

Écrit par : Ivan Mazuranic | 09/06/2015

@Pierre Jenni: la photo correspond au projet actuel, qui respect les normes en la matière, bénéficie d'une autorisation de construire et s'inscrit dans le gabarit du bâtiment.

Écrit par : Sami Kanaan | 09/06/2015

Merci M. le conseiller administratif pour ces utiles précisions qu'il conviendra sans cesse de répéter pendant la campagne referendaire car je crains bien que la mauvaise foi ne se soit invitée au débat. A chaque contre-vérité il faudra rectifier. Pour ma part, dans la mesure de ma connaissance du dossier, j'y suis prêt.
p.losio

Écrit par : pierre losio | 09/06/2015

@Sophie Dupuy: Madame, vous avez raison, le bâtiment (ce que vous appelez "la forme") n'est pas un gage de la politique culturelle qui y sera menée. Vous conviendrez néanmoins que le bâtiment actuel pose de sérieux problèmes de nature pratique, qui rendent très compliqué le travail des équipes du musée, que ce soit pour la conservation des oeuvres, leur gestion, l'accueil de prêts (conditions d'accueil et de transport, assurances, etc), mais aussi pour l'accueil des publics, la médiation (pas d'espaces réellement adapté à la diversité des groupes), etc...

De plus, la "forme" n'est pas un gage suffisant, mais elle est une condition nécessaire pour redonner du souffle à l'institution, appuyer le travail formidable des collaborateurs du musée qui s'y engagent au quotidien et leur donner les moyens de mettre en oeuvre leurs propositions dans de meilleures conditions. Pour le reste, à savoir le politique, j'ai défini (et c'était une première à Genève), une politique muséale structurée, claire, lisible et formalisée. Elle réunit l'ensemble des musées genevois publics et privés.

Donnons-nous maintenant les moyens de la réaliser ! Je vous en remercie.

Écrit par : Sami Kanaan | 24/06/2015

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