16/09/2014

Genève bouchée: voter avec sa tête, pas avec ses tripes!

Habitant et travaillant au centre-ville pour la plupart du temps, j’effectue de nombreux trajets au cœur de la cité, et ne peux que partager le constat amer d’une ville souvent saturée par un trafic motorisé beaucoup trop dense, générant pollutions sonores et atmosphériques, stress, frustration et pertes de temps. Selon le sondage publié ce jour par la Tribune de Genève, 53% de leur panel de lectrices et lecteurs disent vouloir voter pour le projet de la Traversée de la Rade, sur la base de ce constat je suppose. Et en même temps la majorité de ce panel admet que la facture posera un sérieux problème en matière de priorités pour les investissements publics.


Pourtant il suffit d’une diminution finalement assez modeste de la circulation pour que la fluidité s’améliore considérablement. Nous venons d’en faire l’expérience concrètement pendant ce week-end suivant le Jeûne Genevois : 5-10% de trafic automobile en moins, et les bouchons disparaissent presque. Et ceci, sans dépenser 1.5 milliard de francs pour construire un tunnel qui va augmenter les bouchons, la pollution, le stress et la frustration. La frustration sera d’autant plus considérable lorsqu’on se rendra compte qu’on a claqué tout cet argent pour rien !

L’initiative populaire sur laquelle nous voterons le 28 septembre prochain, visant à créer un tunnel allant des Eaux-Vives aux Pâquis, essaie de nous vendre une réponse clé en main pour fluidifier le trafic, et désengorger, comme par magie, le centre. Or, construire aujourd’hui une traversée sous-lacustre en plein centre ne fera qu’accroître les bouchons et créera un nouvel aspirateur à voitures, générant une augmentation du trafic routier au centre d’au moins 6% globalement, et de 30% à 50% sur les quais, allant de l’Avenue de France à la Rampe de Cologny, ainsi que sur l’axe de Malagnou (autre accès prévu sur la Rive gauche), sans parler des taux d’engorgement qui pourraient atteindre près de 300% aux heures de pointe sur les axes stratégiques.

Admettons que le projet doive se faire. A quels investissements allons-nous renoncer? Quels besoins allons-nous mettre de côté ? les crèches ? la rénovation de nos écoles et la construction de nouvelles infrastructures scolaires? la mise à niveau de nos infrastructures culturelles et sportives, patinoire et nouvelle comédie ? Sans parler de l’impact désastreux de ce projet sur les nappes phréatiques avoisinantes (nos réserves d’eau potable !)... Ce projet n’est qu’un tour de passe-passe électoraliste qui ne rendra service ni aux automobilistes, ni aux usager-e-s des transports publics, ni aux cyclistes et piéton-ne-s et encore moins aux riverain-ne-s du centre-ville.

Bien entendu, l’augmentation des déplacements en général, et donc du trafic motorisé, est directement liée au développement économique et démographique de la région de ces dernières années. Néanmoins, le réseau routier de l’agglomération est arrivé à saturation. Il n’est malheureusement pas extensible à l’infini et il faut chercher aujourd’hui d’autres moyens pour se déplacer de manière rationnelle, efficace et intelligente. Le développement (enfin !!!) d’un réseau ferroviaire régional de type RER (ou S-Bahn dans les villes alémaniques) basé sur le raccordement CEVA, ou la construction de nouvelles lignes de tram (Grand-Saconnex – Ferney, Perly-St-Julien, Annemasse) constituent une partie de la réponse. Bien sûr, le CEVA seul n’est pas suffisant, mais aura le mérite de produire des effets. La réalisation d’un réseau performant de transports publics urbains et régionaux, comme d’autres villes suisses ou européennes l’ont réalisé bien avant nous, aura un impact réel et positif sur le trafic au centre. Comme le sont les propositions de constructions de parking P+R en périphérie. Plus on prend des mesures visant à diminuer le nombre de voitures au centre, plus le trafic en sera fluidifié, les pollutions de tout type diminuées et l’efficacité des transports publics renforcée. A l’inverse, plus on attire de voitures au centre-ville, à travers de fausses bonnes idées, comme une traversée au centre, ou encore une augmentation des parkings en ville, plus Genève sera congestionnée.

Preuve en est, Genève est la ville suisse qui dispose du plus grand nombre de places de stationnement, en proportion à sa population et à sa surface, bien que 41% des ménages vivant en ville ne possèdent pas/plus de voiture. Cette densité de places a-t-elle permis d’en réduire le trafic ou les bouchons ? La réponse est évidemment négative, car tout appel d’air de ce type génère une augmentation de trafic. Si l’initiative est soutenue en votation populaire par la majorité des habitant-e-s du canton, les usager-e-s utiliseront plus massivement leurs voitures jusqu’au centre, délaissant l’autoroute de contournement et les P+R, et renonçant à utiliser les transports publics.

Certains déplacements en voiture sont certes indispensables ou inévitables et doivent pouvoir se faire dans de bonnes conditions. De nombreux déplacements, en revanche, pourraient être évités (distances courtes ou bonne desserte en transports publics). On sait, notamment, que 30% des déplacements motorisés à Genève sont inférieurs à 3 km, et 45% inférieurs à 5 km. Dans ces cas, le vélo à assistance électrique est nettement plus performant ! Plus largement, ce type de déplacements, lorsqu’on est en bonne santé et qu’on ne porte rien de lourd ou d’encombrant, ne doit pas se faire en voiture, sauf exceptions, mais en transports publics ou deux-roues, voire à pied. Ce changement de pratique aura non seulement un impact positif collectif sur la santé et l'environnement, mais également sur les dépenses des ménages.

Bien que la Ville de Genève ne dispose pas des compétences légales en la matière, elle peut néanmoins jouer un rôle important dans la gestion du trafic du centre et dans la protection de ses habitant-e-s. Elle peut continuer à soutenir et devrait même renforcer les mesures incitatives: systèmes à la fois écologiques et performants de livraison à domicile, vélos en libre-service, promotion des vélos à assistance électrique, rabais ciblés pour les abonnements aux transports publics, promotion de l’auto-partage, développement de zones piétonnes et de zones à 30 km/h., etc.

Mais pour que Genève se modernise et assume ses responsabilités, il convient de concrétiser enfin la priorité à la mobilité douce inscrite dans notre constitution, suite à une votation populaire. Par ailleurs, il est nécessaire d’assurer une gestion beaucoup plus transparente du stationnement, afin de donner accès à ceux et celles qui en ont réellement besoin.

Si ce projet passe, ce seront principalement les habitant-e-s de la Ville de Genève qui en paieront le prix le plus fort, en nuisances multiples. En tant que maire, j’ai le devoir et la responsabilité d’alerter les concitoyennes et concitoyens à ce sujet, et de les inciter à refuser ce projet de Traversée de la Rade le 28 septembre. Il faut voter avec sa tête, pas avec ses tripes! Les miroirs aux alouettes ont un prix et je ne souhaite pas que nous ayons, toutes et tous, à payer celui-ci. Il est beaucoup trop élevé.

 

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Pour en savoir plus: plaquette "Les transports genevois en chiffre"

11:32 Publié dans Genève, mobilité | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : traversée de la rade, mobilité, transports, tunnel, pont, genève, votation | |  Facebook

Commentaires

Entièrement d'accord, Sami, avec tous tes arguments : inefficacité de la petite traversée au point de vue de la fluidité du trafic, impact financier catastrophique, renoncement obligatoire à d'autres investissements, existence d'autres solutions moins chères, etc. Votons NON le 28 septembre ! Et merci pour ton engagement à mettre en oeuvre les mesures de modération et s'incitation qui sont du ressort de la Ville de Genève !

Écrit par : Daniel Gubler | 16/09/2014

Très bonne analyse et tout à fait d'accord avec vous.

Le développement de Park & Bike aux points d'entrée du trafic périphérique auraient un franc succès.

Avec 1.2 milliards, on peut en construire 100 et mettre à disposition 20'000 vélos et donc 20'000 voitures de moins en ville !

Écrit par : Jacphil | 16/09/2014

"Le développement de Park & Bike aux points d'entrée du trafic périphérique auraient un franc succès."

A la condition expresse de disposer d'un réseau de pistes cyclables digne de ce nom. Pour l'instant c'est une horreur.

Bah, on veut nous faire croire que les lecteurs de la tdg sont le reflet de la population alors que nous savons que c'est un lectorat majoritairement de droite. Et de toute façon, même en cas d'acceptation cela pourra être un coup d'épée dans l'eau tellement les recours au tf vont pleuvoir, comme pour les barèmes des tpg.

La question de la nappe phréatique n'est pas à prendre à la légère. Les partisans du tunnel bien sûr minimisent son impact, alors que la situation est complètement différente de celle du ceva.

Enfin il est remarquable de constater que ceux qui sont pour des réductions d'impôts sont prêts à lancer le canton dans des dépenses qui vont augmenter la dette. Et à qui va être attribué le chantier au cas où? A une entreprise française. Merci qui? Merci le mcg de donner du travail aux chômeurs français.

Quant au coût de construction il sera plus important que tout ce qui a été annoncé jusqu'à présent, même avec une entreprise française, car nul ne sait ce qui attend les foreurs sous le lac. Sans parler du coût d'entretien de la chose. A la charge de qui? Au profit de qui?

Écrit par : Johann | 16/09/2014

Monsieur le Maire de Genève,
Habitant Genève depuis ma plus tendre enfance, j’ai effectivement fait le constat de la sursaturation du trafic automobile en ville de Genève, doux euphémisme… la faute à qui ? Aux Genevois qui prennent leur voiture pour un oui ou pour un non ? Aux pendulaires vaudois, expatriés forcés ou volontaires de notre belle cité aux loyers exorbitants ? Aux frontaliers qui viennent quotidiennement (et parfois de beaucoup plus loin que la frontière) travailler à Genève ? Au trafic des camions, bruyants, polluants mais néanmoins tellement indispensables pour répondre à nos nombreux besoins ? Les transports publics, c’est bien, c’est même très bien. C’est surtout très confortable pour la population domiciliée au centre-ville ou périphérie proche, travaillant à une distance raisonnable : cadences, horaires et correspondances régulières.
A mon sens, le transport en commun offre surtout l’alternative aux propriétaires de voitures précisément domiciliés au centre-ville, de ne pas bouger leur véhicule de place durant la semaine, au risque de se retrouver coincés dans d’inextricables bouchons et bien empêchés de trouver une place à proximité de leur lieu de travail ou de retour chez eux. Mais je m’égare.
Il existe effectivement parmi cette population résidant en ville de Genève, certaines personnes dont les métiers les obligent à prendre leur véhicule : représentants, artisans, livreurs, déménageurs et j’en passe. Mais il y aussi les autres, les travailleurs qui vivent en périphérie, plus ou moins lointaine, peu ou pas desservie par les transports publics, travaillant à des horaires irréguliers et ne pouvant simplement pas prendre les transports publics. Alors que fait-on de tous ceux là ? On fait comme s’ils n’existaient pas ?
Le gros des troupes passe de la rive droite à la rive gauche et inversement, des chenilles processionnaires se forment aux quatre coins de la ville à toutes heures, désormais.
Genève est entrée il y a plusieurs années de cela dans un processus de diabolisation de la voiture, ça encombre, ça pollue, ça rapporte aussi, mais ça on le dit moins. On a supprimé des rues, des places, des voies de circulation pour laisser passer les bus, les trams, en bref, passablement compliqué les itinéraires et par-là même le temps de traversée de la ville.
La ville sature et étouffe de tout ce trafic automobile statique. Je rêve de l’époque où la route des Acacias n’était qu’un petit chemin bordé d’arbres, une nostalgie que je sais partager avec de nombreux autres genevois. Mais nous vivons en 2014 et il faut arrêter de croire que le problème va se régler comme par magie et que Genève restera tout au long de l’année « comme durant les vacances d’été » ou le « week-end du Jeûne Genevois ». Je confirme, la ville était déserte.
Les Genevois ont jusqu’ici systématiquement rejeté les précédents projets de traversée de la rade qui leur ont été soumis. Les mêmes arguments leur avaient été présentés (trop cher, au détriment de projets de crèches, etc.). Mais les Genevois sont las, Monsieur le Maire, et malgré vos arguments certes alléchants d’investissements publics tels que vélos, livraison à domicile, rabais TPG et auto-partage, le véhicule automobile reste néanmoins un indispensable outil de transport. Et depuis plus dix ans que le processus d’élimination pure et simple de la voiture a été mis en place, les habitants de la ville ont eu le temps de prendre d’autres habitudes : ce ne sont pas eux qui génèrent la majorité des bouchons en ville de Genève, mais davantage ceux qui la traversent. Finalement, Genève souffre d’un terrible succès, celui-là même qui lui permet de vivre et exister. Et ce colossal projet bénéficiera davantage à la population qui réside hors agglomération, mais sera financé par Genève, ne serait-ce pas là que se situe le principal problème ?
Katia Nuzzaci

Écrit par : Katia Nuzzaci | 16/09/2014

Très stalinienne sélection de commentaire, une honte, mais sans surprise.

Écrit par : Eastwood | 16/09/2014

Genève avec sa rade en rade permet bon nombre de parades et des débats sans fin.

Dire qu'une traversée de la rade serait miraculeuse est tout aussi stupide que dire qu'elle n'apporterait rien !

Par contre que ce soit un sujet divisant la droite de la gauche me parait quelque peu futile, voir agaçant, genre je suis de gauche, donc je doit être contre la traversée et inversement, fait plutôt penser à un prétexte de lutte, ne regardant pas tant les politiciens qu'ils ne s'en prévalent autant.

Exemple, pourquoi cette traversée ne devait faire traverser que des voitures automobiles légères ?

Et pourquoi ne pas faire un système de paillage incitant les véhicules d'être occupés, 1 utilisateur = 5 francs et à partir de 3 passagers = gratuit, comme c'est le cas à San-Francisco sur le Golden Bridge depuis 40 ans ?

Une traversée de la rade avec des transports publics permettant à des cyclistes de pouvoir utiliser ce moyen de transport vers des terminaux proches des destinations ?

Car il y a un constat que l'on peut tous faire, le coeur de notre ville devient sans cesse de plus en plus irrespirable et insupportable, pas conviviale.

Nous avons une des plus belle rade du monde, un lac magnifique, un pont du Mont-Blanc méritant plus que ce spectacle arrogant et pas du tout romantique !

Nous vivons dans un système qui se goinfre avec les taxes liées aux automobiles, ne fonctionnant malheureusement que pour des moyens de plus en plus individuels qui envahissent tout l'espace lié à notre patrimoine urbanistique et ce phénomène malgré bon nombre d'utopie ne cesse de s’accroître, et ne cesse de représenter des lobbys économiques incompressibles, bref, il n'est pas difficile d'imaginer que si cette rade avait été présente depuis 20 ans, la vie à Genève en serait considérablement plus conviviale !

Bien à vous

Écrit par : Corto | 18/09/2014

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