05/06/2014

Rassembler par-delà nos frontières

Discours prononcé mercredi 4 juin, à la Cour de St-Pierre, pour marquer l'investiture comme Maire de Genève, en présence de la Musique municipale, de l'Empro et du Théâtre Cirqule, et avec l'accompagnement du Carillonneur de la Cathédrale


Bonjour à toutes et tous, merci d’être venus aussi nombreuses et nombreux ce soir, malgré la météo pluvieuse de cet après-midi. Comme vous le voyez, nous avons pu obtenir une petite éclaircie bienvenue. De toute façon, on va adapter l’adage bien connu : mairie pluvieuse, mairie heureuse !

J’aimerais donc vous souhaiter la plus cordiale bienvenue, ici à la Cour de St-Pierre, au centre de notre Ville de Genève. Je salue plus particulièrement mes collègues du Conseil administratif, et notamment ma collègue Esther Alder, vice-présidente, je salue le Conseil municipal et en premier son niveau président que je félicite encore une fois pour son élection, Olivier Baud, le premier vice-président, Carlos Medeiros, et tous les membres du Conseil municipal, ainsi que les autres élu-e-s présent-e-s.

J’aimerais saluer plus particulièrement les ambassadeurs Fasel et Perez, de la Mission suisse auprès des Organisations internationales, dont la présence témoigne des liens forts avec la Genève internationale.

Et surtout, je vous salue toutes et tous, habitantes et habitants, chères amies et amis.

 

C’est un très grand honneur que d’être investi de cette fonction de Maire – Maire de la deuxième ville de Suisse. Mais surtout Maire d’une ville si importante de par son histoire, ses traditions humanitaire et d’ouverture, sa créativité, et sa capacité à cultiver sa qualité de vie largement reconnue. La ville qui constitue aussi le cœur d’une région de près d’un million d’habitants, par-delà les frontières municipales et cantonales.

Et si Genève fait parfois l’objet de sarcasmes ailleurs en Suisse pour ses « génère », ses « genevoiseries », je suis convaincu de la capacité de notre région à avancer unie et à répondre aux défis qui l’attendent. D’ailleurs pour avoir vécu concrètement samedi passé l’accueil de nos hôtes confédérés, dont le Président de la Confédération et de tous  les autres cantons et demi-cantons suisses, à l’occasion des festivités pour les 200 ans du débarquement des troupes fribourgeoises et soleuroises au port Noir, je peux vous confirmer à quel point les Confédérés sont profondément attachés à Genève, même si c’est parfois un petit peu exotique pour eux, et qu’ils nous considèrent comme faisant pleinement partie de l’ensemble helvétique. Ils savent à quel point la principale caractéristique de Genève est sa dimension internationale.

 

En Suisse, on sait que les grands centres urbains représentent l’essentiel de la population du pays. Pourtant, les villes restent des naines institutionnelles, brimées dans les structures politiques traditionnelles du pays, et largement absentes du débat politique à Berne. Il est vital de travailler sur ce leadership urbain, de rendre audible cette voix des villes, que ce soit sur le plan suisse, avec les autres grands centres urbains du pays, comme Zurich, Bâle, Berne, Lausanne et les autres, C’est aussi parfaitement valable sur un plan genevois, avec les communes urbaines, face aux enjeux de la répartition des efforts en matière de fiscalité, de compétences et de charges.

 A Genève, lorsqu’on parle de villes, on pense évidemment à notre ville, Genève, qui représente 40% de la population cantonale. Mais il faut prendre en compte qu’entre-temps il existe au moins 12 villes genevoises, soit des communes de plus de 10'000 habitants, comme Vernier, Meyrin, Lancy, Onex, Carouge, notamment. A une époque, lorsqu’on parlait de quartiers urbains, on pensait aux Pâquis, aux Eaux-Vives où je vis depuis 25 ans, à la Jonction, à la Servette, mais aujourd’hui, c’est aussi les Avanchets, le Lignon, la Cité de Meyrin, la Cité d’Onex, les Palettes, les Tours de Carouge…

Or, aujourd’hui, je ne suis pas certain que la politique cantonale, notamment au Grand Conseil, soit vraiment pleinement consciente des enjeux urbains. En 2003, alors que j’étais député au Grand Conseil, j’avais publié une Libre opinion dans un grand quotidien de la place pour affirmer que la classe politique cantonale était entièrement dominée par une alliance entre élites et milieux agricoles et viticoles, et que la ville était perçue comme un espace de travail, de commerce ou de loisirs, mais pas de vie. Aujourd’hui, comme Maire, je n’oserai peut-être plus m’exprimer de manière aussi péremptoire, mais je ne suis pas certain que les choses aient suffisamment évolué. Le risque est que, tôt ou tard, cette population urbaine réagisse et ravive une vielle ligne de tension bien connue dans l’histoire de Genève, à savoir les « bas quartiers », la Commune (avec un grand C), contre les élites, à l’époque vivant en vieille-ville, à présent dans les beaux villages.

 

Vous le savez probablement, depuis que je siège au Conseil administratif, j’ai tout fait pour favoriser un réel dialogue avec le canton dans les domaines dont j’ai la charge, à savoir la culture et le sport, pour sortir d’une petite guéguerre de tranchées rituelle, mais dommageable face aux enjeux de l’avenir. J’ai décidé de jouer la carte du partenariat public-public de l’ensemble des collectivités genevoises pour assumer nos responsabilités présentes et futures.

Si, dans ce domaine, les choses ont bien évolué, il reste encore des traces de méfiance sur un plan plus large, avec une vieille obsession d’une partie de la classe politique cantonale contre la Ville de Genève. Peut-être est-ce en raison du fait qu’il y a 200 ans, lors de la Restauration de 1813 et de la libération de l’occupation française, les élites de l’époque ont mis en vigueur une Constitution très conservatrice, voire rétrograde, et aboli la commune de Genève, tout en créant le Canton, entité nécessaire pour coller au schéma de la Confédération suisse. Savez-vous qu’en 1814 la Feuille d’avis officielle s’appelait pourtant encore la FAO de la Ville et République de Genève ? La Ville a été dissoute en 1814 et rétablie en 1842 après des années de controverse et d’émeutes. On sent que certains rêvent encore de revenir en arrière !

Résultat : cette focalisation sur la question de la VDG a contribué à nous faire perdre des années, voire des décennies, dans la prise en compte et le traitement des enjeux liés à l’agrandissement de notre agglomération et la croissance de notre région.

Aujourd’hui, il faut construire une vraie agglomération, dotée d’instances démocratiquement élues, où la dimension urbaine prend réellement sa place, et qui puisse tenir compte du changement d’échelle, de la dimension transfrontalière de notre région. Et si cela doit passer par des fusions de commune sur un plan genevois, notamment urbaines, ou d’élections populaires à l’échelle d’une région, alors parlons-en !

 

Mais je suis avant tout maire de notre Ville de Genève, pas de la région. J’aime Genève. Genève est riche de son ouverture, de sa diversité, des échanges qui l’ont façonnée. Nous avons la chance de vivre dans une ville qui permet à quelqu’un né comme moi au Liban d’une mère bâloise et d’un père beyrouthin, arrivé en Suisse à l’adolescence et ayant étudié à l’école polytechnique de Zurich puis à l’université de Genève, de devenir Maire de la Ville qui l’a accueilli voilà près de 25 ans.

Peu après mon arrivée, lorsque j’ai commencé à m’engager politiquement des âmes sûrement bien-pensantes m’ont dit, « c’est bien, mais malheureusement, avec ton nom et tes origines tu n’as aucune chance sur le plan électoral. » Mais j’ai confirmé quelque chose qui est essentiel dans la compréhension de Genève : les Genevoises et les Genevois respectent ceux et celles qui s’engagent concrètement, au service de la collectivité, dans quelque domaine que ce soit, sportif, social, politique, qu’on soit d’accord ou non avec les causes défendues.

 

Sur un petit territoire nous avons une formidable diversité d’origines, de profils, de motivations, d’apports, qui constituent notre force à condition de ne jamais nous reposer sur nos lauriers et de rester actifs dans l’engagement collectif, au-delà des clivages, pour faire progresser notre Cité.  Sans cette ouverture, d’ailleurs historique, nous n’aurions jamais adhéré à la Confédération suisse, ni accueilli des personnalités remarquables comme Calvin, Voltaire et toutes celles et tous ceux, anonymes, qui ont néanmoins fait de Genève ce qu’elle est.

Nous avons, aujourd’hui, la double ambition d'être une ville mondiale et une ville à dimension humaine, une «petite ville mondiale», équilibre pas toujours facile à concrétiser. Notre ambition nécessite le dépassement des nombreuses frontières qui cloisonnent notre espace physique, mais notre espace mental également.

 

Vous l’aurez compris, je consacrerai cette année de mairie aux enjeux liés à nos frontières. Pas seulement nationales, mais également socioculturelles, économiques, urbanistiques ou encore générationnelles, car les coupures les plus profondes ne sont pas forcément là où on les imagine de prime abord. La frontière est trop souvent, hier et aujourd’hui, instrumentalisée, objet de toutes les peurs et de réflexes de repli. S’il n’est pas question de nier son existence, ni son utilité pour constituer autant de repères, nous devons tout entreprendre, ensemble, pour l’appréhender comme une couture, plutôt que comme une coupure.

 Les leçons de l’histoire genevoise montrent que notre prospérité a toujours été liée à l’ouverture et aux échanges, à condition d’emmener tout le monde avec, de partager cette prospérité, et de ne pas laisser les gens sur le bord de la route. Le développement fulgurant de Genève et de son espace proche attire et enrichit, mais il segmente, il trie et il exclut. Taux record de créations d’emplois, mais aussi chômage le plus élevé de Suisse, et augmentation des dossiers à l’assistance publique; pression sur les salaires et dumping ; crise aigüe du logement qui prétérite les familles ou les jeunes, etc. Une cohésion se perd ainsi, et elle se perd vite ! Il faut non seulement la préserver, mais la recréer sous d'autres formes, valoriser la solidarité, promouvoir l’échange et le respect, trouver des réponses concrètes, et surtout forger un destin commun pour insuffler du sens à une région qui a grandi trop vite.

 Genève a vécu en 20 ans des mutations plus profondes qu’en un siècle, il nous faut à présent les apprivoiser, rétablir des équilibres, trouver une place digne à chacun et chacune, veiller à une distribution équitable des fruits de cette croissance et assurer notre prospérité de manière bien partagée à long terme.

 

Au-delà de ma propre année de mairie, toute l’action de la ville et notamment du Conseil administratif est orientée vers la volonté de combler ces fossés, de maîtriser ces coupures, favoriser la création des liens dans notre espace commun, construire des passerelles en son sein et vers l’extérieur, pour perpétuer l’idée qu’elle représente : celle d’une ville ouverte, généreuse, et qui prend soin de chacune et chacun.

En tant que Maire, même si je n’ai pas de baguette magique pour résoudre, durant cette année, l’ensemble des problèmes du chômage, du logement ou de la mobilité, je compte bien donner des impulsions, faire passer des messages, prendre des initiatives, susciter le débat.

Mais nous pouvons contribuer à donner une direction, des priorités et une feuille de route pour que Genève cultive une qualité de vie partagée, pour toutes et tous. J’entends contribuer, modestement mais avec conviction, à cet engagement collectif, susciter le mouvement avec toutes les forces de progrès, et ainsi participer à ce que chaque habitant-e de la région puisse mieux vivre ce Grand Genève, plutôt que de le subir.

 

Je terminerai par remercier toutes celles et tous ceux qui ont contribué à cette manifestation, les nombreux servies de la Ville de Genève et les artistes, bien sûr, la Musique municipale, l’Empro et le Théâtre Cirqule, ainsi que le Carillonneur de la Cathédrale.

Je remercie aussi plus largement les élu-e-s et les services de l’administration qui s’engagent au quotidien pour nos habitantes et habitants, et mes proches, famille, amis, collègues, qui ont contribué à mon parcours qui m’amène aujourd’hui ici parmi vous.

Vive Genève, vive la Suisse !

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