15/10/2013

Subventions culturelles : quelques précisions

L’article paru le samedi 12 octobre dans la Tribune de Genève concernant les subventions culturelles, a suscité de nombreuses réactions, ce qui est légitime et logique, pour un domaine essentiel de l’action publique à Genève, à savoir le soutien à une offre culturelle riche, diversifiée et de grande qualité. Et un domaine qui pèse en effet lourd en termes de moyens, mais qui est aussi vital pour notre collectivité.


Dans un contexte électoral, certain-e-s cherchent, encore une fois, à opposer la culture à d’autres domaines d’action de l’Etat (crèches, logement, sécurité,…). Or, je tiens à insister sur un point essentiel : soutenir la culture ne revient pas à exclure le soutien aux citoyens les plus précarisés, à oublier les problèmes de chômage, à nier les problèmes de logement, d’exclusion, de violences, sous toutes leurs formes, à Genève. Aussi, la politique culturelle menée en Ville de Genève, pour un bassin de population bien plus large, n’est pas la « cerise sur le gâteau », une sorte de luxe superflu en temps de crise. Bien au contraire, la culture est l’un des piliers fondamentaux pour améliorer notre qualité de vie, pour faciliter l’intégration des différentes composantes de notre mosaïque genevoise, pour former les générations futures, pour éviter de laisser des gens sur le carreau.

A titre d’exemple, la Ville de Genève est la collectivité qui a fourni le plus d’efforts en matière de crèches ces dernières années, avec le taux de satisfaction de la demande le plus élevé des communes genevoises. Il y a encore des efforts importants à faire, en effet, et c’est pour cette raison que les crèches bénéficient de l’une des plus fortes augmentations dans le projet budget 2014 de la Ville de Genève, avec 3.5 millions de plus par an.

Concernant la culture et le sport, les prises de positions, même dans le cadre d’une campagne électorale, devraient se baser sur des éléments factuels :

  1. Le poids de la culture (et dans une moindre mesure du sport) dans le budget municipal s’explique très bien ; ce montant doit se rapporter à la population de tout le bassin genevois, et se situe dans des proportions comparables à celles qu’on trouve à Zurich ou Bâle. En effet, pour des raisons historiques, la Ville de Genève assume depuis le 19ème siècle l’essentiel des missions publiques dans les deux domaines de la culture et du sport, pour l’ensemble de la région genevoise. Jusqu’à présent, le canton avait un rôle certes précieux, mais très subsidiaire, de même que les autres communes. Ainsi les grandes institutions comme les principaux musées publics (MAH, Muséum, MEG, etc.), la Bibliothèque de Genève, les principales scènes théâtrales à part le Théâtre de Carouge (Comédie, Grütli, St-Gervais, Poche, Orangerie, Loup, Galpon, etc.), le Grand-Théâtre de Genève, les principaux festivals (festivals de cinéma inclus), les grandes manifestations comme la Fête de la Musique, la Fureur de Lire, la Nuit des Musées ou la Nuit de la Science, sont soit directement de nature municipale, soit soutenus majoritairement par la Ville de Genève. Ceci est aussi valable pour les subventions à des artistes dans les différents domaines. Le même schéma s’applique au domaine sportif (principaux centres sportifs, soutien aux fédérations cantonales, soutien principal aux manifestations, etc.).
  2. Les subventions, importantes ou modestes, accordées aux institutions, aux compagnies, aux festivals, aux artistes, font toutes l’objet d’un examen très attentif au moment où elles sont accordées, et à la fin de la période de soutien. Des objectifs et des exigences sont fixés et évalués, de manière à éviter toute politique de complaisance, de copinage et à maintenir une totale transparence sur les conditions de soutien. Les conventions de subventionnement sont d’ailleurs toutes disponibles sur le site de la Ville de Genève. http://www.ville-geneve.ch/administration-municipale/depa...
  3. Le tissu culturel genevois est très riche et diversifié, ce qui correspond à une Genève dont on sait qu’elle est une ville qui sait cultiver sa diversité, avec une très grande créativité et une grande variété de talents, de formes d’expression, de publics.
  4. C’est bien mal connaître le monde des artistes que de croire qu’ils et elles gagneraient 6'000 francs par mois de manière permanente. La très grande majorité des artistes vit sur un statut très précaire ; ils et elles ont de temps en temps un modeste revenu temporaire lié à une production spécifique (théâtre, danse, etc.), voire simplement des cachets ponctuels et modestes (musiques actuelles). Il ne s’agit pas de les plaindre mais de reconnaître cette réalité. Seul un grand ensemble classique comme l’Orchestre de la Suisse romande (OSR) peut offrir des revenus réguliers décents à ses musiciennes et musiciens.
  5. C’est aussi faire preuve de mépris à l’égard des artistes et du monde culturel en général que de sous-estimer leur apport essentiel à la société genevoise, à notre qualité de vie, à notre capacité de vivre ensemble et d’y trouver une sens, et au rayonnement de Genève en Suisse et à l’étranger. De plus, il s’agit d’un secteur qui génère de nombreux emplois directs et indirects et qui constitue un pan essentiel de l’économie genevoise.
  6. Quant au sport, le système helvétique, existant aussi à Genève, ne prévoit pas de revenus réguliers pour le sportives et sportifs, sauf dans certains sports d’élite (et encore, uniquement pour une frange très limitée). En revanche, notre mission est vitale dans la mise à disposition de centres sportifs, de soutien à l’activité des clubs et fédérations, de soutien aux manifestations sportives et d’organisation d’activités sportives pour la pratique du sport libre.

Les subventions sont loin d’être statiques, contrairement à l’image que certain-e-s souhaitent véhiculer. Mais l’objectif n’est pas non plus de changer pour changer, ni de générer une instabilité permanente, qui n’amène aucune forme de qualité et contribue surtout à précariser encore plus le secteur. Je laisse les « coups d’éclat » à celles et ceux qui préfèrent communiquer plutôt qu’agir. Ces prochaines années, il est souhaitable que les subventions évoluent mais l’enjeu principal de la politique culturelle réside ailleurs : dans la capacité à renforcer réellement l’interaction entre l’action culturelle et les publics à Genève et à inciter les institutions culturelles à se montrer encore beaucoup plus dynamiques et créatives pour s’ouvrir, et casser le cloisonnement et la routine. Par ailleurs, il s’agira de réussir certains projets dans les grands équipements, comme la Nouvelle Comédie, le Pavillon de la danse, ou le Musée d’art et d’histoire, en rattrapant les décennies perdues. Ceci est aussi valable pour le sport, où nous avons un important travail de mise à niveau et d’extension des équipements sportifs à mener (Queue d’Arve, Bout du Monde, Vernets, …).

Dernier élément factuel qui est apparu au gré des réactions à l’article mentionné au début, la question sensible des « emplois de solidarité » (EDS). Lorsque je suis arrivé à la tête du Département de la culture et du sport, il y avait plus de 40 personnes travaillant dans nos institutions (musées et bibliothèques) en statut d’emplois de solidarité (EDS). J’ai trouvé cette situation inacceptable et avec l’appui du Conseil administratif initié un plan de désengagement progressif et socialement responsable, plan adopté en juin 2012, bien avant la mobilisation actuelle. Nous pallions ainsi aux insuffisances des associations employeuses et avons initié une démarche très conséquente en matière de formation ; de plus, ces personnes sont considérées en priorité lorsque des opportunités d’engagement se présentent comme employé-e-s de la Ville de Genève. Depuis que je suis arrivé, nous sommes passés de plus de 40 EDS en 2012 à 32 actuellement, et à 24 dès 2014, si le projet de budget est voté. Il en va donc aujourd’hui de la responsabilité du Conseil municipal d’appuyer ces mesures concrètes et de continuer à aller dans cette direction. Malheureusement, le MCG et la droite ont refusé de voter en faveur d’un soutien plus substantiel, en ce qui concerne le statut, le salaire et la reconnaissance aux EDS lors du débat récent au Conseil municipal.

Je saisis cette occasion pour rappeler encore une fois que la culture est un socle essentiel de toute démocratie. La culture est ce qui fait de nous autre chose qu’un accident de l’univers, disait André Malraux. L’histoire nous aura appris que tout régime totalitaire prône la pensée unique, la culture dominante et monolithique, en torturant, emprisonnant et censurant tous les contestataires, notamment tous les artistes qui se battent contre l’ordre établi et pour faire entendre d’autres voix. La liberté d’expression, de conscience et de pensée n’est pas un luxe. Aujourd’hui en Europe, en Suisse et à Genève, elle est plus nécessaire que jamais et je me battrai pour que chaque voix puisse se faire entendre, même si certaines peuvent remettre en cause mes convictions politiques ou mes choix.

Alors, j’appelle l’ensemble des élu-e-s et des candidat-e-s à prendre la mesure des conséquences de certaines allégations mensongères ou d’appels au rejet, voire à la haine, ou encore de désignation de boucs émissaires. Il faudrait bien plus se concentrer à apporter des réponses concrètes aux défis actuels, tels que : développer des logements à loyer accessible, trouver une issue au système mal ficelé des EDS, en votant les propositions qui vont dans ce sens, continuer à soutenir la formation pour toutes et tous, aider les familles à trouver des solutions de garde et à faire grandir leurs enfants. J’invite celles et ceux qui pensent que soutenir la culture et le sport est un obstacle à ces solutions à me prouver le contraire. Et si ces personnes ont des propositions concrètes à faire en matière de politique culturelle et sportive, qu’elles les expriment !

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Commentaires

Merci Monsieur Kanaan de remettre l'église au centre du village !

Les vrais questions (im)pertinentes sur le subventionnement de la culture sont :

1) Comment soutenir la création alors que la conservation accapare une part toujours plus importante des moyens?

2) Quelle culture soutenir ? Cette chère culture institutionnelle est-elle à l'image des attentes de la population ?

Pour que chacun puisse se faire une idée, voici quelques données budgétaires sur le Département que vous gérez :

Le budget du DCS est de 290 Mio de francs ;
245 Mio sont alloués à la culture (un quart du budget municipal) et 45 Mio alloués au sport.

Charges de personnel = 124 Mio soit env. 1'000 postes ;

182 au Gd Théâtre,
175 dans les installations sportives,
154 au MAH,
113 dans les biblios,
94 au MHN,
86 au CJB,
63 à la BMU,
46 dans les salles,
43 à la « direction »,
etc...

Et voici la grosso modo la répartition du solde par ordre décroissant :

53'000'000.- Grand Théâtre (40 mio de fonctionnement + 13 mio de subv)
32'000'000.- Musée d'art et d'histoire
20'000'000.- Les biblios municipale
16'600'000.- Musée d'histoire naturelle
16'000'000.- Jardin Botanique CJB
12'500'000.- Bibliothèque de Genève BMU
9'500'000.- OSR
9'000'000.- Musée d'ethnograhie
8'000'000.- Fond municipal d'art contemporain
2'500'000.- Fondation romande Cinéma
2'500'000.- St-Gervais
2'400'000.- Musée Ariana
2'200'000.- Fête de la musique
2'000'000.- Maison Tavel
1'800'000.- Grütli
1'500'000.- Diverses subv Théâtre
1'400'000.- Musée des sciences
1'309'000.- Centre d'art contemporain
1'100'000.- MAMCO
1'000'000.- Musée Voltaire
1'000'000.- Am Stram Gram
928'000.- La Bâtie
815'000.- Centre d'iconographie
800'000.- AMR
754'000.- Diverses subv Livre
752'000.- Contrechamps
750'000.- Diverses subv Danse
700'000.- ADC
700'000.- OCG
650'000.- Bibliothèque musicale
552'000.- ADEM
500'000.- Nuit de la science
480'000.- Diverses subv Musique
460'000.- Diverses subv Pluri-disciplinaire
440'000.- Diverses subv Echanges
380'000.- Concours de Genève
325'000.- PTR (Usine)
300'000.- Archipel
300'000.- Scène Ella Fitzgerald
250'000.- Rousseau 2012 (Un projet à 1'500'000 au total!)
200'000.- Fanfare du Loup
144'000.- ASMV (Chat Noir)
120'000.- Cave 12

Sources : Budgets 2011 et 2013 de la Ville de Genève ;

http://www.ville-geneve.ch/fileadmin/public/Departement_3/Rapports/argent_public/budget2011.pdf

http://www.ville-geneve.ch/fileadmin/public/Departement_1/Publications/budget-2013-ville-geneve.pdf

Écrit par : Cornelius De Mille | 16/10/2013

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