21/05/2013

Elevage en batterie des petits enfants : non merci

La décision d’une majorité de droite du Grand Conseil d’augmenter le nombre d’enfants par crèche, votée vendredi 17 mai, représente un triste exemple de tour de passe-passe dont elle a le secret. Cette mesurette vise soi-disant à favoriser la création de nouvelles places de crèche, effectivement urgentes. En réalité, elle ne constitue qu’un écran de fumée qui va détériorer fortement les conditions d’accueil des enfants et ne créera pas une seule place de plus.


Arrogance et incompétence

Alors que la qualité de l’accueil dans les institutions genevoises de la petite enfance est largement reconnue, alors que toutes les études confirment à quel point l’investissement de moyens importants pour ce domaine de l’action publique amène des bénéfices majeurs non seulement pour les enfants et familles concernés, mais pour la société en général, alors que la demande pour placer des enfants en crèche ne fait qu’augmenter, la droite dure du parlement a décidé de péjorer massivement les conditions d’accueil pour les enfants entre 2 et 4 ans. Cette alliance malsaine entre UDC, MCG et PLR, qui semble devenir pérenne, représente une triste combinaison d’arrogance et d’incompétence.

Arrogance, car c’est une étape de plus dans une volonté assumée de démantèlement du service public : après avoir diminué les recettes on peut légitimer des coupes dans les dépenses, et contribuer ainsi à risquer la dislocation d’une société genevoise en pleine transformation, au moment même où le service public doit être fort et assumer pleinement son rôle en faveur de l’intégration et de la cohésion.

Incompétence, car cette même droite ne veut pas se rendre compte des conséquences de ses choix, des coûts sociaux considérables que ces choix peuvent induire, et de la mise en danger des fondements mêmes de notre collectivité et de sa prospérité.

 

Dégradation irresponsable des conditions d’encadrement

Concrètement, dans la tranche d’âge des 3-4 ans, passer à un taux d’encadrement de 1 éducateur/-trice pour 13 enfants, assorti du fait que l’on peut avoir jusqu’à 50% de personnel pas pleinement qualifié, peut créer une situation où une seule personne complétement formée et préparée, appuyée par une personne avec une formation moins poussée ou auxiliaire en formation, se retrouve avec la responsabilité de 26 (!!!) enfants en bas âge. Nettement plus que dans les classes scolaires, de l’école primaire jusqu’au collège ! C’est irresponsable. On en déduit que la droite dure va probablement entrer dans la même logique régressive pour l’école, à présent que plus rien ne semble l’empêcher de vivre son fantasme de démantèlement.

 

Pas plus de places et le risque de licenciements

De plus, cette révision ne créera pas une seule place de plus en crèche, car les espaces actuels sont configurés selon des normes existantes, qui restent naturellement en vigueur. Comme le relevait justement  la députée Salima Moyard, à moins de placer les tables à langer et autres caisses de jouets à l’extérieur, on ne pourra pas (et heureusement) mettre plus d’enfants dans les espaces actuels. De plus, on risque ainsi d’inciter des institutions de la petite enfance à licencier des membres qualifiés de leur personnel, afin de se rapprocher des nouvelles normes. Si on veut faire des économies, faisons-les sur les normes de construction et autour de l’application parfois dogmatique de certaines de ces normes par les services du Canton !

 

La crèche : un choix et une nécessité

Nous vivons dans un système socioéconomique où la demande de places en crèche représente à la fois un choix et une nécessité. Une nécessité car la plupart des familles ont besoin de deux revenus pour assurer un niveau de vie décent, au vu des coûts de la vie à Genève. Les élu-e-s qui prétendent vraiment défendre les intérêts de l’économie devraient ainsi défendre un système de la petite enfance qui soit de haut niveau, pour que les parents puissent confier leurs enfants en toute confiance. Mais aussi un choix, car le peuple genevois s’est clairement prononcé le 17 juin 2012 en faveur d’une politique ambitieuse et fiable de la petite enfance, et le parlement doit respecter ce vote.

Historiquement la Ville de Genève[1], puis successivement d’autres villes genevoises, et enfin timidement et récemment certaines communes plus petites, se sont lancées dans une politique ambitieuse de la petite enfance, dont la qualité est reconnue, et qui tient compte de la grande diversité culturelle et socioéconomique de notre population. Aujourd’hui, ce qu’il nous faut, c’est plus de crèches, pas des crèches au rabais !. La modification législative susmentionnée va à l’encontre de toute logique raisonnable, et doit être combattue. Dès lors qu’il s’agit de normes minimales, j’invite vivement les communes qui financent les institutions de la petite enfance à maintenir les normes actuelles d’encadrement, et m’engagerai pour que la Ville de Genève donne l’exemple. Et je pense sincèrement que le peuple doit avoir le dernier mot ! Un référendum s’impose.

La petite enfance coûte cher ? Essayez l’élevage en batterie, et vous verrez la fracture et la facture sociale et économique !

 



[1] Pour une perspective récapitulative sur la politique de la petite enfance en Ville de Genève, avec de nombreuses références, lire « La petite enfance en Ville de Genève – contexte et indicateur, - édition 2011 », disponible auprès du Service de la petite enfance de la Ville de Genève et sur le site de la Ville de Genève : www.ville-geneve.ch/administration-municipale/departement-cohesion-sociale-solidarite/services-municipaux/service-petite-enfance/contexte-indicateurs/

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Commentaires

Cher Sami,
Je suis une personne convaincue par les places en EVE ou crèche et ai même contribué sur ma commune pour qu'un nouvel espace soit créé. Je suis un convaincu du principe, mais ...

Si je regarde le doc de la Ville sur la petite enfance, je ressors les chiffres suivants :
- 735 équiv. plein temps d'emplois éducatifs pour 3037 places, soit 1 encadrant pour 4 enfants ou 1 éducateur "formé" pour 7 enfants.
- 32'000.- par année par place dont 23'000.- de subventions de la Ville
- 20'000.- de charges salariales par enfant.

Coût global à la collectivité (Ville + parents) : proche de 100 millions par an.

Ma question : pourquoi la ville a-t-elle un taux d'encadrement aussi élevé (1 éducateur pour 4 enfants au lieu de 10 pour la loi actuelle et 13 selon la nouvelle) ?

Si on augmente un peu le nombre d'enfants par "classe", disons... 8 éducateurs par enfant "on" pourrait faire une économie de 20 millions par an. Sans réduire les budgets, ces 20 millions pourraient servir (hors coût de construction) pour proposer 800 places de plus en ville... oui, oui, 800 !

Question, pourquoi la Ville préfère payer 1 éducateur pour 4 enfants alors qu'avec le même montant elle pourrait offrir (hors coût de construction) environ 800 places de plus ?

Autre point : dans le Canton de Neuchâtel, le taux d'encadrement est de 1 éducateur pour 15 enfants.

Question : est-ce que les têtes blondes neuchâteloises sont pour autant mal encadrées et jetées en batteries ?

Pour finir, certes 13 c'est peut-être beaucoup, mais pourquoi Genève doit-elle toujours faire plus cher que les autres ?

Écrit par : Philippe Calame | 21/05/2013

En Espagne ils sont 1 pour 20 et ne sont pas plus mal. Pour quelle raison faut-il un diplôme universitaire pour s’occuper de petits enfants et quel mépris de votre part à l'égard des CFC. A une époque où l'ont cherche à revaloriser la filière apprentissage vous êtes lamentable.
C'est vrai avoir des universitaires pour torcher des gamins ou s'occuper de leur petits bobos, c'est indigne de leur rang. On a des CFC pour cela !

Écrit par : Huggel Jean-Claude | 21/05/2013

bon....en France voisine, ils mettent les enfants à "l'école" dès parfois 2 ans et demi, avec une maîtresse et une assistante maternelle pour 25 à 30 enfants.....
Pas que je sois d'accord avec, mais il y a de la marge...

Écrit par : vieuxschnock | 21/05/2013

Facile a dire et demagogue dans son fond. Nous n avons pas les moyens d une politique de nantis. LA gAuche devrait bien le savoir, des choix budgetaires sont a faire. Ce courage politique manque cruellement ici et dans vos propos.

Écrit par : Cramer | 22/05/2013

Je vous remercie pour tous vos commentaires, et me permets donc d’apporter quelques précisions à mon propos.
Il n’était tout d’abord pas dans mon intention de dévaloriser une filière de formation, ou de jouer l’une contre l’autre, bien au contraire. La qualité des formations de type CFC sont d’ailleurs largement démontrées. Dans le cas de la petite enfance, au vu de l’expérience de nombreuses années dans les institutions de la petite enfance, je maintiens néanmoins que l’encadrement nécessite la présence, en majorité, de personnes disposant d’une formation de niveau HES. Il y va de la capacité de l’équipe à assurer, au-delà d’une prise en charge pratique, un véritable programme pédagogique et une action préventive précoce pour nos enfants. Les personnes titulaires d’un CFC peuvent apporter une contribution précieuse, pour compléter une équipe, mais se retrouveraient en grande difficulté si elles devaient assurer ce type de responsabilités.
Deuxième question, celle des moyens, à laquelle je répondrai qu’il s’agit avant tout de choix d’allocation de nos ressources, mais aussi que nous payons actuellement les choix effectués par la majorité de droite du Grand conseil qui a décidé de baisser les impôts sans se soucier des effets sur les prestations publiques. De plus, les études montent de manière systématique qu’un franc investi dans la petite enfance en rapporte 3 à la collectivité, dont presque 1.5 francs à la caisse publique, car un réseau élargi de petite enfance permet à plus de parents en général, notamment des femmes, d’exercer une activité professionnelle, et favorise en plus la préparation des enfants à l’âge scolaire et à la jeunesse. Des économies (illusoires dans ce cas) dans la petite enfance entraîneraient des coûts sociaux et économiques autrement plus importants.
Enfin, la question du nombre peut certainement être discutée ; pour information, les chiffres « petite enfance » de la Ville de Genève regroupe aussi bien les crèches que les espaces de vie enfantine, les garderies, les jardins d’enfants ou encore les haltes-garderies. Les chiffres présentés constituent une moyenne sur l’ensemble des modes de garde et des tranches d’âge. Dans les crèches, la Ville respecte évidemment les taux encadrement actuels (avant al révision de al loi), qui se différencient par tranche d’âge : entre 3 enfants par éducateur/-trice pour les tout petits jusqu’à 10 enfants par éducateur/_trice pour les grands, et ensuite cela dépend des effectifs par tranches d’âge, du taux moyen de présence (beaucoup d’enfants ne séjournent pas 5 jours sur 5 chaque semaine en crèche, etc.). Mais tous les professionnel-le-s s’accordent à reconnaître que passer à 13 enfants par éducateur-trice est inacceptable. Le chiffre de 15 enfants évoqué pour Neuchâtel est par ailleurs faux et avait déjà été corrigé lors de la discussion du projet de loi en commission du Grand Conseil.
Dans tous les cas, le référendum devrait être lancé, et j’en suis heureux, car il permettra de mener un véritable débat public sur la question de l’accueil de la petite enfance. débat qui promet d'être animé.

Écrit par : Sami Kanaan | 24/05/2013

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