13/03/2013

Une institution centenaire, qui réclame un engagement déterminé et convaincu

Le projet de rénovation et extension du Musée d’art et d’histoire de la Ville de Genève (MAH), par son importance, sa complexité, son ambition, justifie certainement un débat public animé. Institution culturelle de référence, de par son patrimoine, son histoire et son rayonnement, le MAH doit occuper une place centrale dans le paysage muséal, au cœur de la Cité, dans le cœur des Genevois-e-s, mais aussi pour nos visiteurs.


Plusieurs points essentiels font l’objet d’un consensus. Le Musée d’art et d’histoire dispose de collections remarquables, bien ancrées dans le patrimoine genevois et reflétant la diversité du monde. En tant que musée couvrant un très large registre culturel, historique et patrimonial, mais dans une taille qui reste de dimension humaine puisqu’on peut imaginer le visiter intégralement en une journée, il s’identifie profondément à Genève : cité de petite taille mais cité historiquement riche, diversifiée, multiculturelle, ouverte sur le monde et située au cœur de notre agglomération.

Un bâtiment à rénover, un musée à développer

320px-Mus%C3%A9e_d%27Art_et_d%27Histoire_de_Gen%C3%A8ve.JPGLe bâtiment est dans un état alarmant, cela a été dit et répété et ce point n’est pas contesté non plus. De plus, des pans importants des collections ne sont pas suffisamment valorisés, voire pas valorisés du tout. Aucun musée n’a pour vocation de tout montrer, mais nous nous retrouvons bien en-deçà du potentiel du MAH, voire même de ses obligations les plus minimales. La situation actuelle n’est clairement pas satisfaisante lorsqu’on pense à toutes les donations faites depuis des décennies, avec charge au MAH de les valoriser, ce qui implique aussi de les montrer et de les faire circuler. Nous avons besoin de plus de place pour les beaux-arts, de Witz à Picasso, pour l’archéologie, pour la collection d’instruments de musique anciens. Et l’horlogerie a également besoin d’un écrin digne de ce nom, si Genève prétend réellement être une Cité du Temps !

Le débat relatif à un projet de rénovation-extension du MAH doit tenir compte de paramètres incontournables dans le cadre de ses missions fondamentales de conservation, de valorisation et de transmission :

- L’urgence d’une rénovation approfondie du bâtiment et une mise à niveau complète de ses équipements, notamment afin de garantir un accueil adéquat pour le public;

- La nécessité de prévoir des surfaces supplémentaires, principalement pour les collections propres du MAH et subsidiairement pour les partenaires privés ;

- L’opportunité offerte par le partenariat avec les privés, sur lequel je reviens plus loin.

 

Plus qu’un bon compromis, une synthèse exemplaire et ambitieuse

Aujourd’hui nous disposons d’un bon projet de rénovation et extension, qui satisfait, et de manière exemplaire, ces paramètres. Lorsque le Conseil municipal avait voté, à une très large majorité, le crédit d’études complémentaires en mai 2012, j’avais dit que l’objectif était de réussir le « grand écart », à savoir adapter le projet sans perdre de vue ses objectifs et sa cohérence. La version modifiée présentée le 7 février 2013 est étonnante : le projet modifié est meilleur que le précédent sur de nombreux points. Les architectes du cabinet Jean Nouvel ont réussi l’exploit d’intégrer la plupart des critiques émises, notamment par les défenseurs du patrimoine, tout en augmentant les nouvelles surfaces disponibles et en améliorant les circulations dans le futur musée.

Si on compare les deux versions, on constate que :

- Le principal renoncement est celui de la « feuille de verre » qui surplombait le bâtiment. A titre personnel je la trouvais séduisante, surtout avec le restaurant panoramique juste en-dessous, mais il faut savoir faire des choix et la priorité dans ce dossier est avant tout de réussir un bon projet muséal. Cela étant, le projet modifié a maintenu un restaurant offrant de belles vues sur la Vieille-ville et le Salève, entre autres.

- La cour est largement préservée, puisqu’il y a aura un seul nouveau plateau, au niveau de l’accueil, d’où on pourra voir jusqu’au toit en verre qui couvrira la cour et donc bénéficier de la lumière naturelle. Les surfaces supplémentaires seront néanmoins plus importantes que dans le projet initial, grâce à un gain sous la cour des Casemates.

- Une mezzanine (plateau partiel) est prévue à l’étage des Beaux-arts, élément indispensable car nous avons besoin de surfaces nouvelles pour les Beaux-Arts et seul cet étage peut accueillir les grandes toiles, ainsi que l’a conçu l’architecte du bâtiment historique, Marc Camoletti.

- Enfin, les enjeux relatifs à la rénovation du bâtiment existant ont été précisés de manière à proposer une solution pleinement respectueuse de ce bâtiment emblématique et de son évolution.

Ainsi, les associations de défense du patrimoine se trouvent aujourd’hui dans une position très intéressante : elles peuvent, en toute objectivité, affirmer que, grâce à leur intervention, elles ont réussi à obtenir de vraies améliorations au projet à travers les modifications qu’elles ont suscitées. C’est véritablement une synthèse des meilleurs éléments qui a ainsi pu être atteinte! La Commission des monuments, de la nature et des sites (CMNS) ne s’y est pas trompée puisqu’après avoir préavisé négativement le projet initial elle a émis un préavis positif à l’égard de la version modifiée, en assortissant ce préavis de demandes de compléments techniques dont il sera tenu compte. La CMNS reste d’ailleurs associée tout au long du projet et de sa finalisation.

Palazzo et pyramide du Louvre

Vouloir sanctifier la cour à tout prix en renonçant à toute intervention est aberrant, au vu du peu de valorisation dont elle fait l’objet aujourd’hui. Un architecte connu et reconnu, mais bien mal inspiré, et bien mal informé au surplus, disait récemment qu’il fallait la conserver au nom de la configuration de « Palazzo » et enterrer toutes les surfaces supplémentaires : souhaite-t-on figer cet endroit au nom d’une image de « Palazzo » bourgeois et ainsi enterrer le plus possible le reste du Musée ? Une vision triste, élitiste, réductrice et hors de prix, qui enterre l'extension du musée !

Cette résistance rappelle sur bien des points le « scandale » de la pyramide de l’architecte Ieoh Ming Pei, du projet du Grand Louvre, qui, lors de sa présentation en 1984, avait soulevé un nombre impressionnant d’oppositions, invoquant alors la « défiguration du Louvre ». Mais quatre ans plus tard, la pyramide fut inaugurée, et on lui reconnaît aujourd’hui une forte valeur symbolique et de promotion, mais aussi un rôle clé d’unification du parcours entre les différents secteurs du musée ainsi qu’un apport pratique indéniable dans les flux des publics.

Un partenariat logique et transparent

Quant aux partenaires privés, ils symbolisent bien l’alliance des forces pour soutenir le projet. Il faut rappeler que l’impulsion initiale pour un partenariat a été donnée par la Fondation pour l’agrandissement du Musée d’art et d’histoire, présidée par le député Renaud Gautier. Cette Fondation a obtenu des promesses de nombreuses personnes à Genève, aussi bien aisées que modestes, avec des montants allant de 20 francs à plusieurs millions. Dans cette liste on trouve des Genevois et Genevoises de tous horizons, dont les familles qui ont une longue tradition de mécénat culturel, chères à M. Vaisse (cf. Tribune de Genève du 21 février 2013). S’y est ajouté par la suite le partenariat avec la Fondation Gandur pour l’Art (FGA), qui est double : apport de collections au Musée et contribution substantielle au financement du projet de rénovation et d’extension. L’apport des collections est un concours heureux de circonstances vu qu’elles complètent avantageusement celles du Musée, comme en témoignera une exposition temporaire qui aura lieu début 2014. L’accueil de ces collections n’est donc pas une contrainte, mais bien un apport, en nature, réel, aux collections déjà accessibles aux Genevois-e-s.

Principe de réalité

Les partenaires privés posent deux conditions de base, légitimes : ne pas se contenter d’une simple rénovation et donc assurer une réelle extension, intégrée au Musée actuel, et tenir des délais (la convention avec la FGA implique que le premier coup de pioche soit donné huit ans au plus tard après sa signature, soit en mars 2018). Le projet actuel est réalisable dans ces délais ; tout autre projet en partenariat est illusoire car il faut redémarrer le processus depuis le tout début, ce qui est notoirement long et complexe à Genève. De plus, l’apport des privés, qui devrait approcher la moitié de la facture, conduit à une prise en charge non seulement de l’extension mais aussi en partie de la rénovation, celle-ci coûtant seule largement plus de la moitié du montant total.

Ainsi, dans l’absolu, en théorie, on peut imaginer nombre de variantes pour faire un autre projet, potentiellement beau, magnifique, ambitieux, adéquat : recycler le bâtiment voisin dévolu aujourd’hui à la Haute Ecole d’Art et de Design (HEAD), ou sous la butte de l’Observatoire, ou ailleurs à Genève… Mais aucune de ces variantes ne peut satisfaire les paramètres énoncés au début. La HEAD n’a, à ce jour, aucune piste concrète de relogement, même si elle le souhaitait. Et un éventuel projet sous la butte présente plusieurs défauts rédhibitoires, à part le temps nécessaire pour le mettre au point : il sacrifie une butte verte chère aux habitantes et habitants de la Vieille-ville, il sacrifie l’idée d’un Musée d’un seul tenant, il prévoit d’enterrer toutes les surfaces supplémentaires, et il coûterait beaucoup plus cher.

Sur un plan intellectuel, je peux comprendre l’envie de mener un débat de fond sur l’identité même de ce Musée, ses orientations, son positionnement, et donc son avenir, puis d’évaluer différentes options, puis de lancer un concours, puis de mûrir ces options... Ce débat n’a pas réellement eu lieu ces dernières décennies hors du cercle de quelques initiés, mais le bâtiment est complètement à bout de souffle et les partenaires privés n'attendront pas éternellement. Le temps des tergiversations et des fantasmes est écoulé. Ce projet offre l’opportunité d’un vrai débat collectif, ouvert à la population, en tenant compte des réalités, à la fois patrimoniales, scientifiques, muséales, pédagogiques et économiques.

Un projet qui fait sens pour Genève

Vouloir sans cesse un autre projet consiste à poursuivre des chimères et surtout à courir le risque de ne rien avoir du tout, avec au bilan une simple rénovation entièrement à la charge de la Ville, donc des contribuables. Nous aurions plus de coûts pour moins de surfaces, ce qui constitue vraiment une mauvaise affaire, indigne à la fois des missions de ce musée, de nos responsabilités envers les générations qui l’ont constitué et celles qui ont apprécié ses collections. Mais surtout envers Genève, aujourd’hui et demain. Dans cette phase de grands changements à Genève, nous avons envie et besoin de disposer d’un Musée dont nous pouvons être réellement fier, en mesure de remplir entièrement ses missions au service du patrimoine et de la collectivité. Un Musée qui participe aussi bien du rayonnement international de notre Ville, que de la construction de la culture et du savoir de nos enfants. Le projet actuel fait sens car il permet d’atteindre ces objectifs.

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Commentaires

bonjour M. Kanaan
c'est par Facebook que j'ai fait le lien avec le blog. Je suis heureuse de voir que ce projet avance. Je suis tout à fait de votre avis. Il faut faire des choix et maintenant avancer pour terminer en 18.
Je suis contente aussi de voir que des architectes comme le bureau de J.Nouvel peuvent revoir un peu
leurs projets. Même si je trouvais la bulle de verre belle, c'est une folie !
A St-Julien nous devons faire un équipement culturel pour l'avenir et après moultes heures de travail et de visites d'autres établissements, nous sommes arrivés à faire plus simple, à revoir à la baisse les volumes un peu pharaoniques prévus, et je crois que de rester plus "modestes" donne aussi parfois de meilleures idées.
En tous cas, bonne suite, bon courage et continuez

Écrit par : Brawand Mercedes | 13/03/2013

Monsieur le Conseiller administratif,

C'est une démarche singulière que celle qui consiste à légitimer un projet architectural inadéquat en affirmant qu'il résoud des inconvénients qu'on a soi-même crées au cours de cinq décennies d'incurie.

Pas moins curieuse est l'argumentation au terme de laquelle on se dédouanne des inconvénients flagrants d'un premier projet en affirmant que les principales critiques fondées de ses opposants ont été prises en compte.

En examinant ad absurdum les raisons qui s'opposent à une extension extra-muros, vous mélangez tranquillement des difficultés objectives et l'obstruction bureaucratique obstinée que votre propre administration oppose. Le bâtiment de la Haute école est l'unique zone propice à cette extension. Cette évidence s'impose.

En convoquant l'exemple de la Cour carrée du Louvre, vous tentez de faire croire par la comparaison que les qualités d'une intervention réussie à Paris, déploiraient automatiquement leurs effets à Genève. C'est absurde. Le Louvre et sa transformation en musée constitue depuis la fin du XVIIIe siècle, pour ainsi dire la pierre angulaire de l'histoire de l'architecture muséale. Le problème étant : comment faire de ce Palais un espace dédié au travail scientifique et à la valorisation publique des collection ? A l'opposé, le musée de Marc Camoletti présente un exemple daté, mais très abouti et toujours fonctionnel d'une solution typologique spécifique à ce programme. Mis à part l'état scandaleux de négligence dans lequel on le maintient (à dessein, pour mieux le mettre à mort ?), il n'a pas pris une ride. Symboliquement, spatialement et au point de vue de la conduite de la lumière il est parfaitement à même de remplir son office. Une restauration s'impose, respectueuse de la substance et de la qualité. Une extension est indispensable, mais ce bâtiment ne mérite pas de succomber au vandalisme amnésique.

Le projet défendu relève en effet du pur mépris ignorant de l'existant; en peinture, il reviendrait à faire repeindre un grand Hodler par un artiste contemporain à la cote avantageuse.

Enfin, en dépit de la conviction exprimée dans ces lignes ce serait une erreur d'y lire une critique du projet retenu. Son auteur livre une proposition héroïque, cohérente et forte. Il réalise parfaitement l'absurde mission qui lui a été assignée. La faute est entièrement imputable au maître de l'ouvrage, occupé par ignorance à casser le jouet dont il a gravement négligé l'entretien.

Pierre Frey, historien de l'Art

Écrit par : Pierre Frey | 14/03/2013

Cher Monsieur,
Je vous remercie de votre commentaire. Je comprends votre point de vue, et je partage en particulier une certaine incompréhension, teintée d’une pointe de colère, face au fait d’avoir laissé se dégrader ce bâtiment aussi longtemps. Je ne pense pas qu’il y ait eu volonté délibérée dans ce sens, mais simplement une sorte d’insouciance et de négligence coupables, liées à un syndrome bien genevois de toujours reporter à plus tard les dossiers difficiles et sensibles, et également une tendance à toujours vouloir imaginer d’autres solutions sans jamais les concrétiser.
Ceci étant, on peut encore polémiquer longtemps sur les motifs e cette situation, cela ne nous amènera pas de solution. J’insiste sur les paramètres qui « cadrent » le traitement de ce projet : l’urgence, le choix de mener une rénovation et une extension, et le coût. Ces paramètres ne peuvent à eux seuls justifier n’importe quelle intervention, bien évidemment, mais l’intervention proposée est plus que raisonnable et pertinente. Ma responsabilité, en tant que magistrat, n’est pas celle d’un architecte, d’un responsable de musée, d’un conservateur du patrimoine ou d’un historien de l’art, mais d’un élu qui doit trouver des solutions viables, politiquement et économiquement, en respectant les besoins et les missions de l’institution concernée, ainsi que le patrimoine existant.
L’affectation du bâtiment actuellement dévolu à la HEAD est certainement une piste intéressante dans l'absolu mais elle présente des défauts rédhibitoires. La HEAD n’a aucune autre solution de relogement (le manque d’espace à Genève est une constante forte qui marque lourdement l’action publique), le projet global (rénovation bâtiment Charles-Galland + aménagement bâtiment HEAD) serait nettement plus coûteux que le projet actuel, et il n’est pas certain que la volumétrie des lieux se prête à un objectif muséal, ce serait un projet pour lequel il faut initier un processus complet d’études qui prendrait des années et qui nous ferait perdre les partenaires privés. Ce ne sont pas des arguments bureaucratiques, bien au contraire, ce sont des arguments responsables de l’intérêt public prépondérant.

Écrit par : Sami Kanaan | 14/03/2013

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